
L’expérience du sacré est liée au retentissement intime d’un sens donné à l’univers. Mais, dans une modernité marquée par le désenchantement, le sacré semble ne plus avoir cours. L’initiation, fondée sur une quête intérieure et sur la liberté de conscience, permet de retrouver les voies du sacré par un chemin paradoxal où se croisent sacralisation et désacralisation.
Le sacré est la résonance d’un lointain. À la croisée des chemins, dans une forêt obscure ou lors d’une rencontre inattendue, le monde fait signe vers un ailleurs qui lui donne sens, et soudain notre vision s’éclaire. En cet endroit, à cet instant, ce qui semblait épars se rassemble, la surface des choses gagne une profondeur, leur apparence s’augmente d’une épaisseur qui contient l’évidence d’une apparition. Quelque part, ici même, quelque chose se manifeste que l’on ne peut nécessairement nommer ; en cet instant, quelque chose advient que l’on ne peut mesurer avec certitude. C’est à la fois merveilleux et terrible. De la chaîne des événements se détache celui qui condense l’intensité du vécu ; la réalité tout entière se concentre en un point de l’espace qui en devient la chambre d’écho.
Mais cette expérience nous réduit au silence : ces chemins qui se croisent, ces arbres tortueux, ce visage radieux résonnent en nous sans que nous puissions agir vis-à-vis d’eux autrement que dans l’accueil de leur présence. Autrefois, c’est ainsi que le monde humain se recouvrait de celui des dieux : dans un vol d’oiseaux, dans un bruissement de feuilles, dans l’odeur d’un feu ou dans un orage dru, un phénomène faisait signe, et ce signe prenait sens en reliant la matière ondoyante à l’éternité d’un ordre ressenti, lui conférant la valeur de la beauté.
Mais les dieux ont déserté le monde, livrant l’humanité à la solitude, à la violence et à l’absurde. À l’énigme des signes succède le désenchantement d’un monde dépourvu de mystère. Un doigt glissant sur une carte peut désormais parcourir toutes les terres inconnues et en agrandir le détail : il n’est pas de carrefour, de bois obscur, de rivage balayé par les flots dont la toponymie ne soit indexée en plusieurs langues et en plusieurs écritures ; il n’est pas de phénomène dont l’explication n’ait été objectivée puis vulgarisée, de dieu dont la généalogie mythique n’ait été répertoriée puis établie avec notes et variantes.
Les lois du monde physique patiemment découvertes, celles du monde social âprement discutées assurent à la réalité sa transparence ; l’histoire du progrès des connaissances humaines avance inéluctablement vers l’inventaire de l’observable, vers la modélisation de l’invisible et vers l’automatisation du langage. La figure humaine est fatiguée, l’humanité est fracturée par des idéologies contradictoires selon lesquelles toute vérité est relative et au nom desquelles sont menées des entreprises de destruction ; elle est rivée à un ici et maintenant, fascinée par les reflets infinis de ses représentations. Le sacré n’est plus que la lointaine réminiscence d’un ailleurs qui ne fait plus signe.
Une action efficace
Les catégories du « sacré » et du « profane » se définissent réciproquement, leurs caractères s’excluant mutuellement. Le sacré et le profane sont donc indissociables : ils correspondent à deux modes de perception de la réalité qui supposent des modalités différentes de l’expérience ainsi que des accès différenciés à la connaissance. Aucun lieu, aucun objet n’est en lui-même sacré ni profane : ces catégories ne s’appliquent pas à des propriétés intrinsèques, mais à des qualités attribuables. Ainsi, tout lieu, tout objet peut devenir sacré ou profane, ce qui implique un basculement possible de l’une à l’autre de ces attributions et, par conséquent, leur caractère instable.
Le sacré n’existe donc pas en lui-même. Il dépend d’une action efficace qui circonscrit, dans l’espace ou dans le temps, parmi les choses ou parmi le vivant, un lieu, un moment, un objet ou un être que cette action investit d’une qualité particulière. Détaché du monde ordinaire, ce qui a été sacralisé exprime, dès lors, un ordre supérieur, universel, dont il devient le signe ou l’incarnation. Il faut qu’un geste le consacre pour que sa nature change. Ainsi, la sacralisation peut apparaître comme un acte performatif qui modifie l’état d’un élément du monde profane pour le faire participer à l’univers du sacré. Cette modification n’est cependant pas perceptible : elle se conçoit, se ressent, et ne constitue une réalité que pour celui ou celle qui en admet la signification.
Les reliques d’un ancêtre ou d’un saint n’ont de valeur, comme telles, que pour le pratiquant du culte dans lequel elles sont consacrées. Ce morceau d’os, ce vêtement n’ont pas changé d’aspect en devenant reliques ; de même, cette grange qu’un rite de consécration a fait devenir temple a conservé le modeste décor de sa charpente. Sacralisés, ils sont toutefois porteurs d’une puissance efficace, d’un pouvoir d’évocation, ayant quitté leur statut premier ou leur valeur d’usage dans l’ordre de la nature ou du monde social pour être maintenant empreints d’une fonction nouvelle dans l’ordre universel.
Le sentiment du sacré est lié non seulement à l’intuition que l’univers est ordonné, mais aussi à l’hypothèse que les lois selon lesquelles le monde est organisé se rapportent à un principe avec lequel elles sont en conformité. La nature exacte de ce principe peut ne pas être connaissable ni dicible, ni même représentable. La fonction de ce qui est sacré est dès lors d’établir une médiation entre le monde profane et ce principe supérieur. Tandis que le monde profane est soumis à la malléabilité des apparences, à l’imprévisibilité des phénomènes, à la catastrophe et à la corruption, le sacré s’exprime au contraire à travers la pérennité d’un état de conservation, la stabilité d’une répétition calendaire, l’équilibre d’une organisation spatiale ou la perpétuation d’une fonction sociale. Ainsi la sacralisation d’un lieu le sépare du temps et de l’espace profanes pour rendre possible, à qui y pénètre, d’éprouver intimement les retentissements du principe dont il fait résonner l’écho.

Le clos et l’ouvert
La notion de sacré se développe dans deux champs sémantiques contigus et opposés : d’un côté, il est associé à la clôture, à la pureté et à la loi ; d’un autre côté, il est dissocié de la souillure, du mélange et de la transgression. Cette opposition constitutive le marque du sceau d’un interdit. L’accès au sacré étant réservé, sa présence crée la possibilité d’une faute, d’une atteinte au caractère intangible de toute chose qui en est investie. S’emparer injustement d’un objet, franchir indûment l’enceinte d’un territoire sacré, c’est commettre une infraction qui défait la conformité de cette chose ou de cet espace avec le principe qui lui confère sa qualité particulière. C’est prendre le risque d’en subir la puissance et d’être soi-même anéanti. La rupture de conformité ouvre la possibilité du chaos comme la conformité créait l’équilibre d’un ordre. Toute sacralisation suppose une possible profanation.
C’est pourquoi le sacré suscite à la fois la merveille et la terreur, conduisant vers l’expérience du sublime en ouvrant un accès vers ce qui nous excède. D’un côté, le merveilleux émane du sentiment de participer de la beauté d’une ordonnance qui nous dépasse ; d’un autre côté, le terrifiant naît de la puissance originaire qu’évoque cette ordonnance, qui échappe à notre portée. Les rites de sacralisation ont pour fonction de contenir les effets de cette puissance en réalisant une entrée progressive dans son domaine. Des gestes traditionnels réitèrent un mythe originel, un récit redit le geste d’un héros, une offrande attire la bienveillance d’un dieu, une parole invoque la présence de la divinité. Le lieu, les objets qu’il contient, le moment de la cérémonie et les adeptes qui y assistent se situent alors sur un seuil que le rite permet de franchir.

Dans un mouvement inverse, les rites de désacralisation accompagnent le retour dans le monde profane de ce qui a été investi par la sacralité. Aussi faut-il distinguer la désacralisation d’une profanation : tandis que la première organise une sortie du domaine du sacré ou son déplacement, la seconde implique une transgression, voire une destruction et un effacement du sacré. La désacralisation fait en quelque sorte rempart à la profanation. D’un lieu de culte désormais destiné à d’autres usages, elle retire son caractère de seuil, alignant sur le plan horizontal du monde profane la ligne verticale de son élévation. Dès lors, toute profanation de ce lieu est empêchée.
Le vécu initiatique est marqué par un cheminement progressif du profane vers le sacré. D’une part, ne recevant aucune révélation, l’initié doit parcourir, pas à pas, l’échelle des degrés qui l’accompagnent dans l’édification d’une connaissance dont il est le maître d’œuvre. Son accès au sacré relève d’une virtualité qu’il lui appartient de réaliser de manière effective. Si des signes lui sont donnés à déchiffrer sous l’aspect de symboles, ceux-ci ne désignent aucune divinité particulière par laquelle ils seraient exprimés, ne véhiculent aucun enseignement particulier qui en communiquerait la signification singulière et définitive. L’initiation est un passage, un processus de sacralisation.
D’autre part, le devenir de l’initié est de réintégrer le monde profane. La clôture qu’impose la sacralisation d’un temps, d’un espace et d’une expérience ne le tient pas enfermé. Au contraire, le sacré vécu dans l’initiation s’épanche dans la vie profane et l’initié, accédant par un travail intérieur à une connaissance nouvelle, porte dès lors une responsabilité éthique dans l’engagement de ses actions. Un temple initiatique, un temple maçonnique n’est pas une tour d’ivoire : ce lieu sacralisé est un point d’optique ouvert sur le paysage du monde. Il faut que l’initié accepte d’en franchir le seuil dans un mouvement de retour pour que l’initiation prenne sens. En effet, c’est dans ce mouvement de retour que le vécu initiatique est intériorisé, en étant mis à l’abri du monde profane : le processus initiatique engage un processus de sacralisation et de désacralisation indéfiniment réitéré dans le vécu intérieur de l’initiation.
Enfin, si certaines voies initiatiques sont souchées sur un culte religieux dont elles cherchent le sens caché, la démarche maçonnique se développe de manière indépendante, composant la voie rituelle qu’elle propose à partir d’un ensemble harmonieux d’emprunts à des traditions diverses, actualisant leur signification en relançant leur interprétation. Elle ne se fonde sur aucune conception particulière d’une transcendance, mais sur la proclamation de l’existence d’un principe qui n’est manifesté que comme une question posée à l’initié.
La présence et l’absence
Le terme de « désacralisation » désigne aussi bien une pratique rituelle codifiée qu’une dégradation de la valeur accordée à des objets jusqu’alors sacralisés. En ce sens, le « sacré » peut s’entendre comme le caractère vénérable, admirable, accordé à une chose ou à une personne à laquelle sont reconnus collectivement un pouvoir efficace ou une signification symbolique. Les mutations des sociétés entraînent la mise en question de valeurs qui paraissaient jusqu’alors fondamentales, ainsi que la destitution de figures qui paraissaient intangibles. La modernité, définie comme le temps du renouveau, peut être pensée comme un processus de désacralisation. Les religions nouvelles qui apparaissent avec les monothéismes brisent les idoles païennes ; les techniques qui remplacent les savoir-faire ancestraux interrompent leur transmission ; les savoirs émergeant des sciences expérimentales rendent caduc l’héritage des connaissances traditionnelles.
Les œuvres du passé ne sont que poussière devant la poussée des œuvres nouvelles. La modernité est un songe devant des ruines, mélancolique ou futuriste : acte est pris d’un temps de crise dans lequel aucun principe ne résiste à l’épreuve de la question. L’expérience du sacré semble dès lors être mise à mal : dans un monde avide de son progrès et admirateur de son perpétuel renouvellement, quelle place reste-t-il pour une démarche tendue vers un point d’équilibre ?
Les rites initiatiques déplacent les références religieuses en les inscrivant dans un nouvel agencement : l’initié redécouvre une tradition sous un nouvel éclairage qui lui permet d’en atteindre le cœur, de traverser les zones d’ombre d’une doctrine pour mettre à jour les vérités plus profondes sur lesquelles elle est élaborée. Le parcours initiatique conduit ainsi vers l’élaboration d’une relation individuelle avec le principe vers lequel s’oriente la vie spirituelle. Il suppose à la fois l’existence d’une tradition et la capacité prêtée à l’initié d’interroger cette tradition. Un anthropologue raconte comment, dans la population qu’il étudiait, un rite d’initiation s’achevait par la découverte du vrai dieu : ce n’était pas celui que célébraient les cultes rendus publiquement dans le village, mais une divinité dissimulée, révélée aux yeux des initiés sous l’aspect d’un monticule de terre à l’intérieur d’une hutte. L’initiation maçonnique met l’initié en possession des moyens de la connaissance. Dès lors, elle fait appel à sa capacité de mener un libre examen de ses croyances et de ses jugements.
Cette liberté qui lui est donnée, que rien ne doit entraver dans la recherche de la vérité, peut paraître elle-même comme une entreprise de désacralisation. Les outils symboliques de la franc-maçonnerie sont des instruments de géométrie qui invitent l’initié à la rationalité dans ses recherches. Le sentiment du sacré qu’inspire le principe soutenant l’édifice initiatique relève moins de l’éblouissement et de la terreur, suscités par la possibilité de la faute, que de l’émerveillement devant la stabilité d’une construction. L’initié progresse à la manière d’un visiteur qui, passant d’une chambre à l’autre, percevrait la cohérence d’un bâtiment en concevant par la pensée son plan d’ensemble parce qu’il ne peut l’approcher que de l’intérieur, sans surplomb, sans certitude sur l’aspect de sa totalité.
Quelque chose lui échappe, mais les outils dont il dispose font de l’architecture du bâtiment une chose mentale : il en forme la vision. En proclamant l’existence d’un principe donné à la libre appréciation de la conscience individuelle et en refusant toute limite dans la recherche de la vérité, la démarche maçonnique non seulement se refuse à définir ce principe, mais rend possible son absence. Sa proclamation relève d’une sorte de pari : dans un monde livré à la possibilité du non-sens, il est préférable de faire l’hypothèse que le monde a un sens parce que cette idée engage l’individu dans une quête indéfinie de connaissance et de vertu, tandis que le pari du non-sens le livrerait au chaos.
Un acte de foi
Ainsi, c’est dans l’interrogation des fondements de la sacralité, c’est dans le refus de l’abandon à un sentiment irrationnel que se rencontre une signification possible de la recherche initiatique : le sacré n’y est pas donné mais construit, il n’y est pas révélé mais proclamé dans un acte de langage qui est un coup de dés pour la pensée. C’est dans la destitution d’une pensée magique qui attribuerait a priori une valeur efficace à un rite, c’est dans la réactualisation des références traditionnelles qui en constituent le corpus symbolique que peut être envisagée la tâche de l’initié : en désacralisant les marques de l’autorité, il ne soumet ses actes et ses connaissances qu’à son propre jugement. L’accès au sacré implique paradoxalement une forme de transgression, de rupture ou de dépassement. La discipline intérieure du travail initiatique, pour n’admettre aucune limite dans sa quête, doit pouvoir renverser tout ce qui lui fait obstacle. Sacralisation et désacralisation sont les deux mouvements contraires et indissociables de cette quête.
Une nouvelle d’Arthur Symons, Seaward Lackland, publiée dans son recueil Aventures spirituelles (1905), raconte l’histoire d’un marin né sur la pointe sud de l’Angleterre dans un village de pêcheurs, une nuit où la mer était déchaînée. Seaward apprend le métier de son père, mais parce que ses parents le destinent à la vie religieuse, il consacre ses heures les plus claires à la lecture et à la méditation des Écritures. Son caractère solitaire favorise une conversation personnelle avec les textes qui, à son tour, accentue sa vocation religieuse. Pourtant, il éprouve une ferveur inquiète. Devenu pasteur, il prêche dans la paroisse de son village, prononçant des sermons étranges aux réflexions inhabituelles. Son ministère pastoral ne suffit pas à apaiser son inquiétude. Hanté par la certitude de ses péchés, il se voit en rêve accusé de la faute la plus grave, celle à laquelle aucun pardon ne peut être accordé. La nature précise de cette faute lui reste d’abord obscure, mais le commentaire d’un passage des Écritures lui en révèle la forme.
Alors, renonçant à lui-même pour éprouver l’amour de son dieu, Seaward échafaude un projet radical. Montant en chaire un jour qu’il lui revient de prêcher, il renie publiquement sa foi, blasphème, raisonne à contresens des Écritures en démontrant des idées abjectes. L’assistance s’étonne, proteste, se disperse. Seaward est désormais voué à la déchéance : chacun s’emploie à le mépriser et à le fuir ; et le voici réduit à la pauvreté, mais avec la certitude d’avoir commis l’acte le plus digne de l’amour de son dieu. Son blasphème, puis sa déchéance sont une expression négative de sa foi : Seaward Lackland parie sur l’amour de son dieu en se défaisant des insignes de sa fonction sacerdotale.
Le sacré résonne depuis un intérieur lointain, logé dans la pureté d’une intention. Son expression est une parole intime. Les chemins qui conduisent vers le sacré dans l’initiation ne sont pas tracés : ils impliquent une corrosion, un détachement et finalement, l’invention d’une voie propre. C’est en suivant sa destinée singulière que l’initié peut se sentir lié à l’universel ; c’est dans la clôture d’un travail intérieur qu’il s’ouvre à son principe ; c’est dans la réalisation de sa liberté qu’il en éprouve la féconde nécessité. △
