Narcisse, le Caravage, huile sur toile, Galleria Nazionale d'Arte Antica, Rome, 1594-1596. © Wikimedia Commons

Esprit et pensée, âme et réaction

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Le Caravage, Narcisse, 1594-1596, huile sur toile. Galleria Nazionale d’Arte Antica, Rome. © Wikimedia Commons

L’esprit, quête de l’initié, manifeste au monde la présence du Principe créateur. L’âme anime le corps et nous invite à passer de l’autre côté du miroir. La pensée initiatique s’épanouit dans l’action, s’inscrivant dans l’ordre du monde.

Il est prudent pour aborder ce sujet de s’écarter d’un contexte moderne et parfois dogmatique où les mots sont porteurs d’une signification bien souvent altérée. La perte de sens ainsi engendrée ne peut qu’égarer quiconque se réclame d’un courant philosophique ou religieux lorsque celui-ci est exprimé vide de tout sens transcendant, ce qui les expose souvent à s’opposer. Plus encore au XXIe siècle, le sens que ces termes peuvent revêtir dans les sciences sociales, ou plus récemment au sein des techniques de développement personnel, s’y trouvent dévoyés. La quête effrénée d’un mieux-être personnel ou d’une amélioration de sa condition physique ou psychologique ne fait que renforcer l’attachement à sa propre personne, provoquant de facto un enfermement.

L’affirmation de l’ego, tant par excès que par défaut, est alors fréquemment plébiscitée par ses divers maîtres autoproclamés. Contrairement à ce que ces pratiques pourraient laisser supposer, elles conduisent à une impasse, à l’inverse d’une démarche propre à élever l’adepte en quête de sens. Le Rite Écossais Ancien et Accepté adopté par les francs-maçons de la Grande Loge de France est d’essence ésotérique et se réfère à la grande Tradition. Il est donc de notre devoir de rechercher le sens primordial des mots, car c’est bien celui-ci auquel il faut se rattacher pour tenter de comprendre la subtile intrication de l’esprit, de la pensée de l’âme, et de l’action du corps.

La démarche sur la voie de la sagesse que nous avons entreprise nous conduit progressivement à redécouvrir en nous-même ce sens authentique. À travers le travail en Loge catalysé par le Rite et revivifié par le partage des adeptes au sein de la fraternité initiatique, un cercle vertueux s’installe. La démarche spirituelle exige que le chercheur de vérité soit l’artisan de lui-même. En se rapprochant de son idéal, il s’élève intérieurement. Le défi qu’il se lance est de faire coïncider sa conscience avec une sagesse universelle qui deviendra sa source d’inspiration. Cette source de sagesse semble avoir toujours résidé en son cœur, mais les vicissitudes de l’existence l’en détournent. Il est dans une quête perpétuelle de retour à son état primordial.

Par une pratique régulière en Loge, le travail ainsi effectué par l’adepte produit des effets en lui-même et par lui-même. Les changements opérés dans ses plans de conscience aboutissent progressivement à une modification de ses comportements et se propagent dans le domaine de l’action. Les répercussions positives s’extériorisent et, in fine, justifieraient s’il en était besoin la réputation d’humanisme spirituel de l’Obédience (cf. PVI n° 204). Il s’agit d’un humanisme enraciné dans la spiritualité, en opposition formelle à la pensée moderne prônant l’homme comme moyen et fin de toute chose, l’humanisme spirituel replaçant l’homme dans un rapport harmonieux avec l’Esprit.

Le Rite Écossais Ancien et Accepté reconnaît l’existence d’un Principe créateur, lequel est universel et origine du grand Tout. De cette Unité naît un ordre. D’aucuns encore le désignent par le terme de cosmos qui correspond à l’ordre universel ; le Monde avec une majuscule. Celui-ci ne peut se concevoir comme limité à l’univers unique ou multiple des astronomes. Il ne se réduit pas à la somme de tous les objets sensibles, mais contient également des idées et des lois qui lui sont propres. Il est évident qu’il n’est pas utile de savoir précisément la composition du cosmos, puisque ce qui nous intéresse est qu’il soit un et Tout, mais aussi qu’il « SOIT » tout simplement.

Une quête d’Esprit

Seul un langage symbolique permet d’en approcher l’essence. Mettant en jeu notre appartenance pleine et entière au tout, nous n’en différons en rien, si ce n’est dans la conception que nous avons de nous-même. Aussi ténue que cette différence puisse paraître, elle n’en reste pas moins un fossé dans notre conscience. C’est une véritable gageure de vouloir y construire un pont, et de naissance, nous conservons cette étincelle comme un souvenir indifférencié de notre origine. Cette démarche par l’intérieur est précisément celle de la connaissance, les idées rattachées aux symboles établissant la relation avec un modèle éternel. C’est précisément ce type de langage qui est retenu par les divers ordres initiatiques traditionnels, à la démarche voisine de celle de la Grande Loge de France.

Le symbole, dans la mesure où il représente plus que sa forme, donne accès à un sens caché, transcendant et universel. Au Tout correspondrait un savoir infini dont l’approche par les savoirs extérieurs demeurerait une tâche vaine. La multiplication des données que représente la somme des savoirs tend à diviser et subdiviser encore chaque élément ou phénomène. Cette démarche analytique, apanage de toute science, s’oppose au langage symbolique intégrateur, avec accès direct à l’essence de toute chose au-delà du domaine sensible, voie symbolique privilégiée dans notre quête de Connaissance.

Sachant cela, il devient possible de caractériser l’Esprit comme manifeste de la présence au Monde du Principe créateur. En étant présent en tout et de toute éternité, l’Esprit en constitue l’essence universelle. C’est l’antique pneuma, le souffle primordial qui ordonne et se manifeste dans le verbe créateur. L’Esprit est à proprement parler « l’Intelligence ». Il est objet de la quête du franc-maçon. La démarche spirituelle prend ainsi tout son sens dont le besoin peut être ressenti comme une nostalgie ou parfois un appel chez le non initié. Démarche qui commence en son for intérieur, où l’esprit est « toujours déjà-là ».

L’Esprit n’apparaît pas de prime abord sur le chemin d’une démarche spirituelle. Il s’agit bien de niveau ou de plan de conscience. À la question « qui suis-je ? », il est courant de répondre par un état civil. Une réponse plus hardie incorporera quelques données scientifiques. Néanmoins, ces éléments factuels n’auront de cesse de cristalliser une individualité à laquelle nous nous identifions. Pour autant, la conscience que nous avons de nous-même n’est qu’une perspective, un point de vue lié au mental, émanation constituant l’interface avec notre corps, nul ne pouvant raisonnablement douter de son existence. La démarche initiatique n’a pas pour objet de le nier, ni de le meurtrir. Il faut rappeler ici que le franc-maçon est un homme de la cité, ni mystique ni anachorète. Le travail spirituel va progressivement lui permettre un changement de point de vue et ce déplacement de son centre de conscience correspondra précisément à un mouvement de son âme.

Antoine van Dyck, Dédale et Icare, 1615-1625. Musée des beaux-arts de l’Ontario, Toronto. © Wikimedia Commons

En accédant consciemment au monde spirituel, l’initié pourra découvrir sa véritable nature, car, en lui-même, réside le vrai soi. La rencontre avec le monde de l’esprit est fréquemment rapportée comme fugace, un ravissement furtif où l’âme est inondée par un bref instant de plénitude. Assez couramment, il est même fait état de fulgurances. Ce terme en réalité décrit assez fidèlement un tel instant. Tout comme la foudre, qui éblouit lorsque le ciel s’unit à la terre et plonge le spectateur dans une courte sidération, telle la conscience spirituelle dans l’âme qui l’accueille. Tout comme l’éclair de génie, c’est un eurêka de l’âme, lorsqu’elle est retournée et qu’elle retrouve le souvenir de ses origines.

Labyrinthe de la cathédrale Notre-Dame d’Amiens. © Wikimedia Commons

De cette rencontre avec la lumière des initiés subsiste une impression. Sidération considérée autrefois comme le résultat d’un excès d’exposition à la lumière solaire, une telle rencontre ne permettant pas de l’expliquer clairement. Seule persiste cette sensation confuse qu’il y a « autre chose » de plus grand que sa propre individualité. L’initié gardant les pieds sur terre pourra, à force de pratique, conserver la tête dans le ciel et pouvoir ainsi se réaliser grâce à la découverte de son œil intérieur, et c’est bien à son âme qu’il devra une telle conversion du regard.

De l’âme à la pensée initiatique

L’âme comprise comme le siège de la pensée est indissociable de la vie psychique, mais aussi de celle du corps qu’elle anime. Elle est inhérente à la vie de l’homme et, bien que consubstantielle en lui, elle « vient d’en haut » et se distingue ainsi du mental précédemment évoqué. Plotin (Traité VI, 4 des Ennéades) interrogeait : « Sommes-nous la partie de l’âme qui demeure toujours dans l’Esprit, ou bien sommes-nous ce qui s’est rajouté à elle ? », l’âme procède d’un rapport immédiat avec l’intelligence de l’esprit. L’âme, la psyché, sous sa dénomination grecque, partage avec le miroir du même nom la possibilité de renvoyer l’image sous ses différents aspects. Selon son orientation, elle renvoie soit aux réalités supérieures, soit aux inférieures. Fluide par nature, elle ne manque pas d’évoquer l’eau et toutes les conséquences funestes que Narcisse, épris de son image, a pu rencontrer. C’est à travers elle que nous sommes invités à ne pas en rester à la surface des choses et à passer véritablement de l’autre côté du miroir.

Intermédiaire entre les réalités inférieures qui nous sont familières, celles qui forment le monde sensible d’une part, et le monde de l’esprit, celui de l’Intelligence, d’autre part, le choix du reflet s’offre à nous, le processus initiatique conduisant à un tel choix.

L’initiation traditionnelle ainsi reçue n’est gage de rien. Indispensable, l’influence spirituelle qu’elle confère n’a qu’une valeur potentielle dont les fruits ne s’obtiennent que de haute lutte. À ce choix correspond l’engagement de privilégier un chemin à un autre. L’initiation spirituelle émane de l’origine de ce même chemin avec la quête du moi véritable, le soi, qui impose que l’âme se reconnaisse sous sa forme spirituelle.

L’inflexion de l’âme vers les aspects inférieurs de la réalité reflète souvent les désordres du corps. Le flot des divers sentiments en réaction aux situations extérieures en est ici la principale caractéristique. Tout comme une monture folle chahute un cavalier peu aguerri, aucun but précis ne semble se dégager d’un tel chaos, temps faisant son œuvre et par accoutumance, une identification s’opère avec ces états qui se figent sous la forme d’une personnalité propre à chacun. Celle-ci n’est ni plus ni moins que le corps de l’ego. Peu subtil par nature, cet ego va s’agréger à ce qui lui est le plus semblable, la partie la plus « épaisse » des constituants de l’homme, c’est-à-dire son corps.

En revanche, le processus initiatique a pour finalité de libérer de cet enfermement. Avec la possibilité de s’affranchir des contingences externes, il autorise la redécouverte de la prérogative intérieure qui correspond au sens véritable de la méditation si fréquemment dévoyé par les phénomènes de mode. Distinct des recettes accessibles sur les réseaux sociaux, assorties de citations moralisatrices, la méditation est synonyme d’apaisement. Nul ne pourrait concevoir dominer la folle monture précédemment citée en exemple. Sous-estimer la force de ce qui nous constitue est aussi se surestimer, nouvel écueil de l’ego. Le calme qui précède le contrôle de la situation consiste à une recherche du silence. Silence des pensées, silence intérieur. Or il n’est pas de silence qui ne soit assorti d’une capacité d’écoute renouvelée et revivifiée. Silence et écoute ne sont pas tant liés aux sens qu’à des états particuliers qu’ils symbolisent, sans en posséder pour autant les attributs.

Nous avons déjà comparé le miroir de l’âme à de l’eau limpide, premier de tous les miroirs, alors que les pensées qui nous agitent sont épaisses comme des cailloux jetés à sa surface qui troublent inlassablement sa capacité naturelle de réflexion. En cessant d’alimenter l’agitation, le miroir de l’âme retrouve sa capacité à refléter le monde de l’esprit. Ce monde de l’esprit est celui des idées, de l’intelligible. La nature subtile de l’intelligence, lumière de l’esprit, ne trouble jamais le miroir de l’âme et se mue au sein de notre conscience en pensées vertueuses ; alors que le domaine de la pensée paraît, de prime abord, être celui du vacarme mental que tout un chacun peut éprouver dans le tumulte du quotidien.

La place de la pensée initiatique

Le travail maçonnique est quant à lui centré sur l’aspect de préparation, de réparation. Nous nous efforçons, dans nos Loges, à nous rétablir dans un ordre de fonctionnement originel et naturel. Par une capacité de discernement retrouvée, il y a un travail tout à fait concret, une véritable ascèse qui permet de cultiver ces pensées vertueuses dont la valeur intemporelle ne peut être soumise aux conceptions morales et contingentes d’une société humaine. Nous sommes invités à écarter les idées qui seraient contraires à notre idéal et à enraciner nos pensées au-delà du monde sensible et de l’individuel, ce qui conduit à relativiser le politiquement correct et la sensiblerie, si envahissants aujourd’hui. À la moralité variable, le franc-maçon, adepte du Rite Écossais Ancien et Accepté, privilégie l’inaltérable éthique.

La pensée noble n’a de valeur que si elle se poursuit comme le ruissellement de l’esprit vers le monde sensible. Si à l’esprit correspond l’idée, la Tradition fait correspondre la pensée à l’âme. À cet endroit, il faut distinguer alors une pensée dont l’âme reflète l’esprit, c’est la pensée initiatique, d’une pensée philosophique. La pensée philosophique s’élabore sur des conjectures. Ce sont des créations personnelles, des systèmes. Le point d’ancrage est extérieur, basé sur un constat et se développe par la raison. L’aboutissement de la pensée philosophique se veut volontiers anthropocentré. Le « cogito ergo sum » de Descartes en est l’illustration. La démonstration nous montre que nous sommes… Mais qui sommes-nous ? Ici, nous sommes « je » et l’ego s’en trouve renforcé.

La pensée initiatique, sans nier la raison et son utilité, va au-delà. En cherchant à refléter l’idée, elle s’appuie sur l’intuition intellectuelle. C’est le propre de la pensée initiatique et symbolique qui fonctionne par analogie. La pensée devient la copie d’une partie de l’idée, laquelle possède un sens plus absolu. Cet ancrage dans l’universel fera alors préférer au « je » le « nous », mais donne aussi la conviction vécue que tout est unique.

Le domaine de l’action

Si l’action procède de l’ordre cosmique, elle agira sur la manifestation comme un ensemencement spirituel. Pour refléter au mieux la lumière de la vertu et de la sagesse, un premier travail de nettoyage doit être entrepris. Purification et dépouillement sont alors incontournables pour tendre vers l’Être, c’est-à-dire vers l’esprit. On peut déduire de ce constat que la démarche initiatique s’accommode mal de l’inaction. En effet, sans l’action d’un travail sur sa propre individualité, dans un premier temps, il ne s’agirait que d’une spéculation intellectualiste. La vie est caractérisée par le changement, le mouvement et la transmission. La vie nouvelle qu’autorise l’initiation voit nécessairement le travail spirituel comme une exigence permettant une transformation. Et en premier lieu, la réorientation de l’âme, de sorte qu’elle devienne l’œil de l’esprit.

La pensée initiatique qui nous guide dès lors n’aurait de sens sans s’épanouir dans l’action. Afin de manifester de façon sensible l’influence de l’esprit, c’est par l’intermédiaire du corps que celle-ci advient dans la réalité. Il ne serait pas faux de dire également que l’action prend corps dans le réel. Ici, nous procédons à l’inverse d’une tendance moderne qui souhaite parfois justifier a posteriori une action par un prétexte transcendant pour tenter de l’embellir de façon indue. Le respect de l’ordre prime. Dans le cas contraire, l’action désordonnée pourrait être qualifiée d’anarchique. Tandis qu’à l’ordre juste correspond un aspect hiérarchique, ce qui signifie la même chose.

Il faut remarquer qu’il est fréquent d’entendre parler d’Art royal lorsque la démarche spirituelle est évoquée. Royal et réalité possèdent la même racine, et portent un sens similaire. Mais c’est au mot art qu’il convient de s’arrêter. Il s’agit bien de la manière, la façon juste. Celle qui assure l’action juste. Nous comprenons qu’elle doit trouver son origine dans l’esprit et que le processus qui l’a fait aboutir à sa manifestation s’exécute à travers l’initié (ou l’artisan), lequel est lui-même au service de cet ordonnancement à la manière d’un relais. L’action ne trouve donc pas son origine dans une volonté individuelle, auquel cas l’action couronnerait un ego.

Le Rite Écossais Ancien et Accepté, sans en avoir l’exclusivité, nous permet de comprendre que ceci reste valable pour n’importe quel acte. Même le plus anodin doit s’enraciner dans l’intelligence universelle et nous élever en retour. In fine, c’est bien vers cette élévation que le processus initiatique nous conduit. Notre réalisation spirituelle passe par notre réintégration au sein du grand Tout. Notre corps porteur de l’action et notre âme seront spiritualisés en s’unissant à nouveau à l’esprit.

Face à la crise existentielle qui accable fréquemment l’homme du XXIe siècle, la connexion à l’esprit apparaît comme une nécessité. Le genre humain a perdu de vue sa place et par là même son rôle. La réalisation de chacun passe par la redécouverte de l’universalisme et la Grande Loge de France nous offre cette possibilité. Alors, souhaitons que chacun puisse un jour collaborer en pensée et en acte avec ce qui nous transcende pour le bien de tous.

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