Frère, fraternité… L’amalgame est tentant, mais le lien ne procède d’aucune évidence. L’unité constitutive du genre humain qu’est la fraternité est en réalité protéiforme. D’où la nécessité de maturer dans le bon creuset.

À son arrivée en Loge, l’Apprenti découvre un nouvel environnement qui peut le déconcerter.
Le temps est autre, l’espace est différent, les décors sont nouveaux, les prises de parole dénotent, les dénominations changent. Et ce sera son espace de vie et de travail, régulièrement et pour de longues années.
Le mystère, c’est ce qui reste inaccessible, indicible, inatteignable ; contrairement à l’énigme qui interroge, mais finit par trouver solution. On peut assimiler ce temps, cet espace, ces modes comme un creuset où les transformations s’opèrent, où un être, le même et autre pourtant, naît. Transformations silencieuses qui s’opèrent lentement, parfois insidieusement, mais dont on mesure les effets quand on se retourne et qu’on observe le chemin parcouru avec tous les Frères rencontrés, transformations que nous pourrions comparer à la nuit enceinte d’un jour nouveau sans que quiconque puisse dire ce que sera ce jour. Jour de joie ou de peine, de paix ou de guerre, d’amour ou de haine, nul ne le sait avant l’aube, il sera ce que les hommes voudront en faire.
Le creuset, récipient pour fondre, calciner, purifier, peut s’assimiler à la cornue des chimistes et à l’athanor des alchimistes.
La fraternité est un combat permanent
À chaque nouvelle rencontre, il élèvera son cœur en fraternité avec tous ses Frères. Le glissement sémantique Frère/fraternité opère, une illusion naît : la fraternité composerait notre viatique et interagirait entre tous, de droit. Légère erreur, la fraternité n’est ni un état, ni un acquis : mais un combat permanent. Que ce soit au fronton de nos mairies ou dans le creuset des Loges, elle est équilibre instable et recherche continuelle, lutte intérieure et exigence extérieure.
Lutte intérieure, en soi, contre ses penchants, ses habitudes, ses faiblesses, ses vices. Combattre l’ignorance, le fanatisme et l’ambition. Mais aussi l’envie, la jalousie, le rejet de l’autre, la discorde, la calomnie, l’indiscrétion, voire l’hubris et l’oubli. C’est l’enseignement du VITRIOL : « descends au plus profond de toi et, en travaillant, tu trouveras la pierre cachée ». C’est le « Connais-toi » socratique auquel répond en miroir sur le fronton de Delphes le « Rien de trop », se connaître pour trouver sa place dans le monde et y agir en harmonie. Combat récurrent guidé par les rituels, soutenu par les légendes et mythes, encouragé par les échanges, valorisé par la méditation personnelle. La devise alchimique « Lege, lege, relege, ora et labora, invenies » (« lis, lis, relis, prie et travaille, tu trouveras ») dit la même chose. Dit autrement, c’est l’obligation de penser contre soi, de dépasser les évidences, de ne rien accepter comme vrai sans l’avoir éprouvé, autant de balises importantes du chemin à parcourir.
Exigence extérieure en transmettant pour reporter au-dehors ce qui a été échangé et construit, car il serait vain et égoïste de ne pas se soucier du monde. « Le souci de soi n’exclut pas le souci de l’autre. » À la demande de Dieu « où est ton frère ? », Caïn répond naïvement ou sournoisement : « Suis-je le gardien de mon frère ? ». Le Maçon écossais lui répond un « oui » clair, franc, sans réserve. Il est le gardien de son Frère, surtout pas un gendarme ou un censeur, mais un Frère qui veille à l’éthique et à la cohérence, donne des réponses en discernement, évite et rectifie au besoin les dérives. Mais toujours en bienveillance et équité, équilibrant la nécessaire rigueur et l’indispensable indulgence. Exigence extérieure aussi en se comportant, partout et toujours, en homme d’honneur, en citoyen responsable, en membre exemplaire respectueux de l’autre et honorant la parole donnée.
Dès lors, dans cet équilibre et cette harmonie, la fraternité initiatique est réelle et peut alors se décliner sous d’autres formes. Le tronc de la veuve en est un modèle signifiant. Avec la discrétion, l’humilité et le respect de l’autre qui le caractérisent. Matthieu nous le disait déjà dans son Évangile en nous demandant de pratiquer nos justices (aumône, prière et jeûne) dans le secret, ta main gauche ignore ce que fait ta main droite, ta porte est fermée, la discrétion t’honore.

Fraternité de sang
Nous rencontrons dans les mythes, dans l’histoire et dans nos sociétés diverses déclinaisons de fraternités. Elles se différencient dans l’analyse, mais tissent ensemble une trame dans laquelle la fraternité initiatique plonge ses racines et trouve ses valeurs.
La fraternité de sang, celle des frères et sœurs issus des mêmes parents. Ils ont entre eux des liens ancrés dans les lieux de vie, les souvenirs partagés, les us familiaux, la culture transmise. Liens qui fondent des règles de vie, des continuités et des mémoires.
En gardant en arrière-plan les enseignements contraires donnés par les mythes où meurtres, trahisons et luttes entre frères règnent. Ils nous donnent des garde-fous et des balises.
Le meurtre primitif entre Cain et Abel, le pasteur et le cultivateur, le nomade et le sédentaire, le délaissé et le reconnu. Avec la jalousie et le désir d’être le meilleur. Tiraillements toujours présents dont il faut se garder même quand le sang est autre, mais que la fraternité est. Une leçon tirée de l’Ancien Testament, de Jérusalem dirons-nous.
Le meurtre fondateur entre Romulus et Rémus pour donner des frontières inviolables à la ville créée, ab urbe condita, un événement qui servira de base au calendrier romain (fixée par Tite Live au 21 avril de l’an 753 avant J.-C), évidemment fictive et, mais effective, repère essentiel de la vie de l’Empire romain. Des jumeaux aux destins liés dans l’infortune et l’abandon, dans la lente élévation, mais en lutte pour le pouvoir, la domination et la prééminence. Combat qui nous guette auquel nous ne devons pas succomber. Leçon qui dominera le droit romain et les fondements de notre justice.
Le mythe d’Antigone nous donne à lire la lutte entre le respect des rites (la loi des dieux) et le pouvoir (la loi des hommes). Antigone meurt après avoir perdu son père, ses frères et sa sœur, son fiancé, dans l’obstination de celle qui veut avoir raison jusqu’à la mort, la même Antigone qui est victime du destin depuis les malédictions de son grand-père Laïos, des transgressions de son père Œdipe et de sa mère Jocaste. Créon, lui, perd son fils, son épouse et sa crédibilité de roi dans l’obstination du tyran absolu. À nous de lire Antigone comme une fille fidèle et protectrice, une sœur dévouée, comme une victime du destin, débitrices de fautes qui ne sont pas les siennes, ou comme une idéaliste intransigeante qui incarne le refus du despotisme, héroïne tiraillée entre son devoir et son obéissance.
Aujourd’hui, elle apparaît comme le symbole de la résistance face au despotisme ou du refus avec un « non » argumenté qui fait vivre l’honneur. Le tragique survient devant un dilemme qui oppose deux principes importants, quand chaque camp s’arc-boute sur ses positions, les défend de façon dogmatique et ne voit la contradiction qu’en l’autre. Antigone nous dit l’impérieuse nécessité de trouver une sortie par le haut réunissant les deux conceptions. Leçon antique grecque toujours d’actualité dans un monde en conflits et en déshérence.
Sans méconnaître les leçons des liens de parenté créés par les nouvelles donnes qui rendent les liens de sang plus difficilement lisibles, gardant, pour fil d’Ariane, la transmission du sang par la mère et du nom par le père, afin d’assurer un double ancrage générationnel, familial et équilibrant.
Ce que Matthieu nous avait déjà dit dans la généalogie de Jésus où il affirme, contre le mythe de sa naissance, que Joseph en est le père.
La fraternité de sang fonde une esthétique autour de l’amour partagé. « Nous pouvons nous rassembler autour de cette fraternité de sang sans nous y mélanger ».
La fraternité de corporation : les membres d’un ordre, d’une confrérie, d’une congrégation sont liés par la formation, le serment, le secret, un code de déontologie. Ceci leur donne une cohésion, une éthique et une cohérence, des modes d’action cohérents et convergents. Cela donne une forme de fraternité au travers des liens tissés. On trouvera l’ordre des médecins, des pharmaciens, des diverses professions de santé, des notaires, des avocats, des architectes. Ils s’appellent confrères, se soutiennent et s’entraident tant que chacun respecte l’autre, les serments et les codes déontologiques. En cas de manquement, ils ont, via leurs tribunaux ordinaux, les sanctions possibles : de l’avertissement à la radiation. Notre fraternité se tisse autour d’épreuves communes, de serments répétés et de rituels partagés. Nous y fondons une éthique autour d’engagements.

« Nombre de similitudes nous unissent à ce type de fraternité de corporation sans nous y confondre ».
La fraternité de labeur, de sueur, lie ceux qui sont sur un même chantier de travail. Évidente chez les marins et les sous-mariniers isolés sur le même bateau de longues semaines, partageant les joies et les dangers, les embarquements et les retours, comme pour les mineurs aux risques des éboulements et des coups de grisou. Ils font confiance aux signes et respectent les éléments. Comme la colombe qui revient avec un brin de branche, comme le canari qui, pour sauver les hommes, donne sa vie, en détectant du gaz mortel.
Comme chez les imprimeurs, une fraternité corporatiste et héritière de la compagnie des Griffarins, née en 1539 au début de l’imprimerie et toujours vivante sous d’autres formes de nos jours.
Fraternité actuelle chez les journalistes soucieux de leurs libertés et de l’anonymat de leurs sources, elle devient visible en cas de conflit, d’atteinte à leurs intérêts et peut dévier sur des formes d’action qui pose les limites.
Ici, pas de serment formalisé, rarement un code déontologique, juste une adhésion à des valeurs communes. Une fraternité qui persiste parfois quand le chantier est terminé, qui tisse un réseau et qui donne sens au travail commun.
Notre fraternité puise dans ses temps de rassemblement, d’échanges et de transmission des valeurs communes. « Nous nous en différencions sans toutefois nous en séparer ».
La fraternité élective, elle, lie ceux qui se choisissent pour agir ensemble un temps donné. Les fraternelles, les associations, les clubs, les syndicats, les partis politiques et même les sectes sont des exemples avec les risques de déviances en communautarismes, enfermements identitaires ou lectures univoques. Les dissensions, conflits, voire haines et trahisons sont légion et nous mettent en garde, alors que cette fraternité élective est riche en soutiens réciproques, dense de ses membres choisis, forte des valeurs portées.
La Loge est un laboratoire de la liberté
La fraternité est une unité constitutive du genre humain qui génère une égale dignité et une totale égalité entre tous, toutes nationalités et croyances confondues, pourvu qu’ils soient libres et de bonnes mœurs. Elle est devoir d’urgence envers les plus faibles, mise en œuvre d’un ordre social, mais surtout but de la civilisation. Non pas un choix entre ces devoirs, mais une mosaïque qui fait régner l’amour parmi les hommes. Elle est une impropriété collective, car elle n’appartient à quiconque, mais chacun en est le conservateur et le gardien. En cela, nous devons veiller à ce qu’elle conserve son sens profond et veiller aux déviances possibles.
Sous prétexte de fraternité, on ne peut faire silence sur les manquements à la probité, sur les condamnations judiciaires, sur les écarts sociétaux. Le silence si riche dans la démarche peut alors se transformer en poison destructeur. La fraternité exige la rigueur, l’éthique, la transparence adoucies par la miséricorde et l’amour fraternel.
« Les petits manquements mènent au délitement ». Voltaire, en doux connaisseur de la tolérance, nous l’avait dit en contrepoint : « Dans une avalanche aucun flocon ne se sent responsable », et nous devons traduire cela en termes de fraternité responsable, sans aucune controverse possible.
La Loge est ce creuset où se construit la nécessaire fraternité initiatique qui demande des laboratoires complémentaires où vont s’élaborer les outils qui vont permettre de donner sens au travail effectué et contribuer au perfectionnement de l’humanité.
Le mot laboratoire évoque une fabrique, un cabinet, un lieu de recherche où s’élaborent ce que les hommes utiliseront pour leur bien-être, qu’il soit matériel, intellectuel ou spirituel. Il évoque le mot latin de la devise alchimique déjà citée. Il complète l’oratoire, lieu consacré à la méditation, à la prière. Ici se retrouvent les deux faces : la quête intime et l’action extérieure, le Vitriol et le reporter au-dehors. Trois laboratoires peuvent ainsi être proposés.
Comme la fraternité, la liberté est un combat permanent pour le bien le plus précieux, un patrimoine de l’humanité tout entière. La tolérance, l’écoute de l’autre et l’acceptation de sa pensée en sont les bases. Les conditions de réalisation sont la probité, surtout intellectuelle, l’honneur d’être reconnu et le partage sans idée de réciprocité. L’homme éclairé a pour devise « fais-le bien ». Dans sa double lecture : faire le bien autour de soi et faire les choses au mieux, tout en cherchant ce qu’est le bien et ce qu’est le mieux.
La liberté possède trois niveaux qui s’articulent. En premier, la liberté démocratique, celle de circuler, de travailler, de voter, de s’instruire, de se loger et nourrir. Bases vitales de la dignité humaine que nous devons préserver. En deuxième, la liberté de parler, de pratiquer ou non notre religion, d’émettre une parole, un écrit, une critique tant que ceci n’est ni diffamatoire, ni contraire aux droits individuels. Condition essentielle de vie en fraternité, de lutte contre l’ignorance source des fanatismes. En troisième, la liberté de penser, d’accéder à mon intime, droit irréfragable qui autorise mon élévation intellectuelle et spirituelle, qui permet l’échange.
Ce laboratoire est ouvert par les règles de prise de parole, par la rotation des charges, par l’écoute attentive et respectueuse de chacun dans l’esprit d’égalité qui n’est pas un égalitarisme où tout se vaut. Exemplaire pour le monde, il prend racine dans le temps et dans l’espace sacrés, créés et partagés.
Le laboratoire de transmission, laboratoire de justice
Transmettre est un devoir impérieux qui élève celui qui reçoit et celui qui donne. « Frappez et on vous ouvrira », « demandez et on vous donnera » et « donnez-moi la première lettre » sont des principes de vérité qui demandent le discernement et la cohérence, discernement pour respecter la progression de celui qui reçoit et cohérence du discours de celui qui donne, avec simplicité et humilité, en tirant leçon de son chemin, mais sans en faire un modèle, sans dogmatisme, en respectant la liberté de penser de l’autre.
Quatre grands modèles de transmission sont habituellement repérés par les experts : la substitution (ceci tuera cela), l’imitation (ceci imitera cela), la cohabitation (ceci ignorera cela) et l’hybridation (ceci fécondera cela). Nous privilégierons toujours l’hybridation, même si l’imitation aura sa part dans la gestuelle et les déplacements.
Laboratoire qui exige de l’attention, de l’humilité et de l’effacement. Laboratoire nécessaire pour assurer la pérennité de la Loge et la longue chaîne où l’ancien existe toujours par son expérience, mais doit pouvoir s’effacer.
La justice participe à l’harmonie du monde et à la paix entre les hommes. Elle n’est pas une donnée inéluctable et nécessite une attention permanente. Elle se construit en veillant aux libertés et au respect de la fraternité. Elle demeure certes un idéal, mais s’appuie sur un besoin d’ordre sans lequel le chaos régnerait et détruirait toute action.
Toute société a besoin de règles et de lois, il n’y a pas de société aux frontières floues. L’histoire nous le montre. Le code d’Hammourabi de l’époque babylonienne, vers -1750 av. J.-C., en est le premier modèle qui pose la justice, l’équité du roi, les codes qui régissent la vie sociale. Les dix commandements reçus par Moïse posent les bases des relations des hommes avec leur Dieu et entre eux, complétés par les 613 commandements de la Thorah. Jésus a donné une seule loi, celle d’amour « tu aimeras ton prochain comme toi-même », complétée par une série d’interdits et de commandements. Les 114 sourates du Coran règlent les rapports entre les hommes, les communautés et leurs relations au Très Haut.
Certes, l’exercice de la justice faite par les magistrats introduit de l’aléatoire, parfois de l’iniquité, mais vise par principe à rétablir de l’équité entre les hommes et de l’harmonie dans la société.
On doit chercher l’équilibre entre la rigueur de la loi (telle que Moïse semble la prévoir) et la compassion (telle que Jésus le montre) dans l’exercice de la justice. Devenir un homme juste est un idéal de vie qui se construit lentement dans le laboratoire d’ordre et de justice ouvert dans la Loge. Idéal de justice qui sera diffusé avec discrétion dans le monde en étant exemplaire et vigilant.
La Loge apparaît comme un être vivant riche des enseignements, dense de ses rituels et fort de ses membres, et un creuset où s’élabore un modèle idéal de société.