
Est-il pertinent de chercher à trouver une utilité à la tradition ? Comment trouve-t-elle sa place dans une société tiraillée entre des courants voulant du passé faire table rase et d’autres, traditionalistes, que l’auteur désigne comme « néo-pharisiens » ? Quelle place pour la maçonnerie écossaise dans ce chemin ?
À quoi ça sert la tradition ? Les bâtisseurs de cathédrales auraient-ils jamais posé cette question ? Une telle interrogation leur aurait été probablement étrangère. La notion d’utilité de la tradition nous interpelle tout autant sur la définition que l’on entend en donner que sur la société qui la pose, et dont les liens avec la spiritualité et la mémoire sont a priori des plus distendus. Il n’en reste pas moins vrai que notre époque, toujours en quête de rendement, de bénéfice et d’efficacité, est bien capable de s’interroger : la tradition a-t-elle une dimension opérative ? Et si c’est le cas, de quel édifice serait-elle la maîtresse d’œuvre ?
On le sait, la tradition est transmission d’une manière vivante par la parole, par l’écrit aussi, des idées, des sentiments, des pensées, des croyances et des actions. Elle livre, par une sorte de contact fécondant, non seulement une mémoire, mais plus encore un enseignement de vérité accumulé de génération en génération. En ce sens, elle est un legs dont la transmission est intimement liée aux efforts de chacun, invité à puiser dans un héritage, sans jamais l’épuiser.
La tradition fait « connaître », « naître avec » dira-t-on en jouant sur les mots. Elle fait « être » quelques parcelles de vérité par un laborieux travail de passage à travers le temps de l’implicite vécu de chacun à l’explicite connu. Elle est une dynamique d’apprentissage des vérités acquises à travers l’histoire que l’on appelle connaissances, et de recherche des vérités à acquérir par le moyen d’une langue formalisée, en l’occurrence par celui d’une langue symbolique entrant en résonance avec le réel. À cet égard, elle ne diffère guère de la science faite de vérités acquises : la terre est ronde ; elle tourne autour du soleil ; sans exclure la recherche incessante de la vérité, de ce qui n’est pas encore connu, par le doute, la remise en question et la confrontation des idées. Tradition et Vérité sont, par conséquent, intimement liées.
Elle est bien plus un enseignement et une méthode qu’un outil et, en ce sens, elle est étrangère à tout utilitarisme. Faut-il alors s’étonner que notre époque et nos sociétés, qui privilégient l’outil sur l’œuvre à accomplir, s’interrogent, un peu naïvement, sur ce à quoi servirait la tradition ? A-t-elle encore droit de cité dans une société de la table rase, des statues déboulonnées ou de l’histoire annulée pour cause d’oppression subodorée envers des minorités sociale, sexuelle, ethnique ? Les révolutions culturelles ne font pas bon ménage avec la tradition. Il en va de même à l’égard des ordres initiatiques qui s’en réclament.
En conséquence, s’interroger sur l’utilité de la tradition, n’est-ce pas prendre acte, dans une certaine mesure, de sa sérieuse remise en cause par une société qui tend à refuser la possibilité même de transmettre ? Plus largement, ce questionnement n’est-il pas le signe d’une crise anthropologique, le symptôme d’une modernité ne voulant plus se reconnaître dans la nature humaine telle que nous l’a laissée la Tradition ?
Il y a bien du dogmatisme dans les affirmations contemporaines sur ce que serait l’Homme, au premier rang desquelles les désirs individuels qui se devraient d’être hors contrôle, sorte d’absolu de l’individu revendiqué sans origine, sans culture, et sans identité, dénudé de l’histoire, des coutumes et des traditions qui l’ont précédé et formé.
Une telle conception rentre en conflit avec un ordre initiatique qui se veut adogmatique, ne reconnaissant aucune loi humaine qui se voudrait absolue tout en se référant à l’autorité que constitue la Tradition. Pourtant, « la voie opérative » de la Tradition est susceptible d’être une réponse au « tout va mal » qui traverse nos sociétés et permettrait de restaurer la dimension spirituelle qui semble tant manquer à la modernité.
Le rôle de la Tradition dans l’imaginaire des Lumières
Afin de reconnaître et de parcourir la voie opérative de la Tradition, nous examinerons, tour à tour, les relations qu’elle entretient avec le concept de modernité, et ce, aux origines historiques de l’ordre maçonnique dans le contexte du siècle des Lumières, ce à quoi elle est confrontée face à la résurgence d’un traditionalisme sectaire que nous nommerons « pharisien », tendance qui caractérise à bien des égards l’époque contemporaine, avant d’envisager les réponses apportées par la Tradition aux diverses crises que traversent nos sociétés.
La référence à Emmanuel Kant est souvent invoquée en Loge. L’impératif catégorique du philosophe de Königsberg est fréquemment cité afin de fonder moralement l’agir humain sur le fait qu’il devienne une loi universelle articulant liberté individuelle et devoir. Laudateur de la liberté de penser par soi-même, Kant faisait du regard moderne un regard nullement négateur du passé, mais capable d’interroger l’histoire.
Son texte « Qu’est-ce que les Lumières ? » décrit ce retournement qui définit la modernité : la raison est convoquée pour mener l’enquête sur le passé afin d’assister la marche de l’humanité vers l’avenir. Il fonde une philosophie de l’histoire qui servira de matrice à l’évolution politique du monde occidental au cours des deux siècles qui suivirent. Liberté et progrès sont alors conjugués. L’historicité de la modernité ne nie pas l’héritage de la Tradition ; par l’usage de la raison, elle l’émancipe des discours de pouvoir qui l’avaient accaparée.

Le réformisme éclairé du XVIIIe siècle a la passion du commencement. Il reprend toutes les formes qui définissent le monde à leur commencement, à leur principe, à leur géométrie en tant que langage de la raison dans l’univers des signes. Faut-il s’étonner que la tradition invoquée par les Lumières fût d’abord celle de l’architecture ? Celle-ci agit comme une pédagogie éloquente, voire une démiurgie destinée à sauver l’humanité de sa dégradation. La divinité est alors conçue comme un grand architecte qui s’arroge le pouvoir d’organisation rationnelle de l’espace matériel et lui confère aussitôt toute sa portée morale par son pouvoir de transformation du monde humain.

L’idéal de la franc-maçonnerie spéculative qui naît notamment à Londres dans les premières décennies du XVIIIe siècle, puis se répand à travers l’Europe, particulièrement en France, est soutenu par cette architecture rationnelle et traditionnelle dont le temple de Salomon est la figure archétypale. Et l’avenir prend les traits de cet archétype lointain. Les serments qui cadencent le Rite Écossais, prêtés inlassablement en Loge, ne sont que le recommencement d’une souveraineté oubliée qui liait le maître d’œuvre à son maître d’ouvrage, une alliance entre un architecte et un roi sous les auspices du Grand Architecte de l’Univers en présence des ouvriers qui, de génération en génération, s’évertuent à parachever l’ouvrage en sa perfection.
Dans cette vision, le premier homme, les premiers peuples auraient reçu la totalité de l’art et du savoir. L’histoire n’a fait qu’obscurcir la teneur de l’illumination initiale et couper les hommes des temps modernes de la lumière primitive. L’initiation a alors pour but de les rendre symboliquement contemporains de son jaillissement.
L’enjeu des hommes des Lumières, et plus encore des francs-maçons, n’était pourtant pas de tout abolir en vue d’une reconstruction totale de l’humanité, comme l’ont pensé ensuite les totalitarismes, mais de l’éclairer sur un chemin de progrès. L’homme libéré par sa raison n’était pas un homme sans histoire, sans culture, sans passé. Bien au contraire, les enseignements de l’histoire lui servaient de tremplin pour la construction de l’avenir.
Les mots les plus fréquemment utilisés à la fin du XVIIIe siècle et au cours du XIXe siècle pour évoquer cette idée, termes toujours présents dans les rituels comme dans les conclusions du convent de Lausanne, sont « régénération » et« restauration » : on ne voulait pas innover, mais retrouver l’origine oubliée.
Que reste-t-il aujourd’hui de cette espérance dans le progrès éclairé par la Tradition ? Rien, sinon peu de choses. L’idée de progrès a disparu de la plupart des discours et, pour reprendre un thème cher au philosophe italien Giorgio Agamben, le XXIe siècle ne vit pas sous le signe de la fin des temps comme nombre de chroniqueurs le répètent, mais dans le temps de la fin : une action dramatique en cours à chaque instant et dans laquelle ne cesse de se jouer le sort de l’humanité, le salut ou la ruine des hommes.
Le temps de la fin trouve probablement son épisode inaugural dans la Première Guerre mondiale au cours de laquelle la puissance mécanique, la matérialité, a réduit la vie humaine à une chair à canon. Le XXe siècle n’a été alors qu’une longue validation de l’obsolescence de l’Homme. Notre époque achève ce mouvement dès lors que l’économie du monde devient infinie ; en d’autres termes, interminable, sans limite et sans but. Faut-il alors s’étonner que la figure humaine réduite à sa biologie et à sa marchandisation aille de pair avec la négation de l’histoire, la négation de tout principe et la construction d’espaces concentrationnaires sans loi, sans avenir dont toute référence à une quelconque tradition a été chassée ?
Dans ces conditions, la franc-maçonnerie en tant qu’Ordre initiatique et traditionnel joue son existence si elle ne combat pas résolument l’anomie, l’iniquité, l’injustice qui investissent le monde des hommes. Pour ce faire, la Tradition doit être réinterrogée, non sous l’angle d’un temps mythique et exalté des origines, mais comme la source d’un enseignement sur ce qu’est la condition humaine et l’avenir du monde.
À ce titre, la franc-maçonnerie joue également son existence dès lors qu’elle confond tradition et traditionalisme. Afin de comprendre l’enjeu du traditionalisme contemporain et le danger qu’il fait courir à un ordre initiatique, je convoquerai la figure du pharisien sous le vocable de néo-pharisien.
C’est son comportement qui permet de le définir. Le pharisien n’observe pas les enseignements de la Tradition, il ordonne au nom de la Tradition. Le pharisien n’est pas un chercheur inépuisable, un humble postulant perdu dans les ténèbres à la recherche de la lumière ; tout au contraire, il est empli de certitudes dogmatiques qu’il s’invente si besoin. Reprenant les mots du Volume de la Loi sacrée à l’Évangile selon Marc (Mc 7, 1-9), nous pouvons dire que le pharisien annule les commandements de Dieu pour observer sa tradition réduite aux doctrines qu’il enseigne, et qui ne sont que préceptes humains.
Cette définition est éclairante, tant elle fait comprendre que le comportement pharisaïque est une des faces de la culture d’annulation évoquée précédemment. En effet, le pharisien prospère dans un schéma quasi juridique d’évidences qui ne souffrent aucune contradiction et que tout un chacun est sommé de respecter scrupuleusement. Tout en se réclamant de la Tradition en gardien jaloux, il en oublie l’essence. Il applique la lettre de la loi, il en oublie l’esprit. En revanche, il est un conservateur pointilleux du bricolage de règles qu’il s’est donné au gré des circonstances et dont la connaissance conforte son pouvoir. Le pharisien n’est en aucun cas une autorité. Son objet n’est pas d’élever, mais de contraindre. Il n’est que « potestas », puissance et coercition, gouvernement des autres qui est sa seule ambition tout en ayant oblitéré la sagesse du gouvernement de soi.
Derrière le pharisien se cache le potentat à côté duquel le simulateur, sinon l’imposteur, n’est jamais très loin. Car la simulation, le « narratif » comme on la dénomme aujourd’hui, est la clef de voûte de tout mouvement pharisaïque ; la simulation remplace le réel par les signes détournés du réel, la loi par le formalisme de la loi, le symbole par la scolastique du symbole que nous nommons aussi avec une tonalité quelque peu péjorative, mais souvent tristement éprouvée sur nos colonnes : « la maçonnologie ».
La simulation remet en cause la différence entre le vrai et faux, le réel et l’imaginaire. Ainsi les mouvements pharisaïques se sont appuyés sur la puissance d’images déformant le réel. C’est à ce titre qu’ils s’opposent aux symboles capables de donner vie au sens et avec férocité à ceux qui défendent la voie de la vérité. L’inquisition, les bûchers sont les témoins violents des traditionalismes qui, émancipés de toute rationalité, ne servent que leur pouvoir.
Car le pharisien ne redoute qu’une chose : la subversion que soutient la recherche de la vérité, la dénonciation de l’observance de la lettre qui tue contre l’esprit de la lettre qui vivifie ; en d’autres termes, la pierre d’achoppement, celle rejetée dans la géhenne, mais qui doit rejoindre le sommet du temple : celui par qui le scandale arrive. Et la Tradition est bien cet entrebâillement dans l’invisible qui porte le regard jusqu’à l’esprit de la lettre.
Notre modernité est, à bien des égards, une ère pharisaïque de la simulation qui s’est ouverte par la liquidation de tous les référentiels. Pour reprendre la formule de Jean Baudrillard, elle se proclame comme un hyper-réel indépassable où les modèles sont autant de vérités en lieu et place de la Vérité.
Elle annule toute réalité, affirme des règles d’évidence et interdit, de ce fait, tout retour à l’esprit de la lettre que l’on appelle, dès l’initiation au premier degré, la recherche sans limite de la vérité. Comme les pharisiens à l’encontre du Christ et de ses disciples, elle dénonce, elle accuse, elle rejette avant de réclamer la mort de ceux qui mettent en lumière la fausseté de sa narration.
Nos temps sont pharisaïques. Ils réfutent tout appel à l’histoire, dont l’étymologie nous rappelle qu’elle est avant tout une enquête et, par conséquent, le pari d’un dévoilement, d’une découverte, en d’autres termes, le ressort intime de la Tradition.
Ainsi le « néo-pharisianisme » de notre époque s’oppose radicalement à la Tradition et à son enseignement. L’annulation de l’histoire au profit du récit est ce qui met en péril un ordre initiatique et traditionnel, d’autant plus qu’elle traverse ceux qui le composent sans qu’ils y prêtent attention.
Dans ce contexte, la dimension opérative de la Tradition est à rechercher non dans une adaptation du discours aux attentes narratives du temps, mais dans la rectification de ceux qui empruntent la voie de l’initiation, ainsi que cela nous est indiqué dès le cabinet de réflexion par la formule VITRIOL. En ce sens, la Tradition nous apprend à ne pas être les enfants chargés des préceptes et des préjugés de notre temps, mais à se rectifier, à s’ajuster selon l’ordre du monde découlant de la reconnaissance d’un principe qui le surplombe. C’est ce qui structure l’ensemble de l’ordre en trente-trois degrés que constitue l’Écossisme.
Pour conclure, le pharisien n’est pas homme de spiritualité. Il est comptable des règles qu’il édicte. Il est l’instigateur d’une bureaucratie qui évalue au trébuchet la conformité de chacun à la norme de la bonne pratique, l’homme qui calcule le nombre d’agneaux sacrifiés afin d’en déduire le bénéfice financier escomptable à chaque fête traduit en « efficacité spirituelle » dont l’indulgence ou le certificat moral de bonne conduite sont les expressions. Le calcul prend alors le pas sur la foi quand le règne de la quantité a chassé celui de la spiritualité. C’est un imposteur qui impose aux autres la dîme de la bonne pratique religieuse sans se soucier de garder au fond de la poche les pièces d’or à l’effigie de Tibère.
Mais il faut bien rendre à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu, quitte à appeler le publicain Matthieu à déposer l’impôt perçu pour suivre les nouvelles voies qui lui sont tracées. Le pharisien, homme de tous les temps, a probablement trouvé sa plus pure expression dans le drame de la modernité où tout doit être justifié par la raison comptable et la preuve mathématique. Son ennemi, c’est tout ce qui relève de la Tradition, de la coutume, de l’oralité qui n’est pas justifiable. Aux yeux du pharisien des temps modernes, elle ne sert même à rien tant elle est étrangère à toute évaluation, à toute conformité, à toute prévisibilité. Tartuffe impénitent, il revendique la séparation entre les hommes, ceux qu’il proclame justes et bons et les autres. Il est étymologiquement diabolique, séparateur et de ce fait, homme de la table rase.
Sans ce long détour consacré à la figure du pharisien, il ne serait guère possible de comprendre la voie opérative que nous offre encore la Tradition dans cette époque de rupture. Il jette une lumière crue sur l’épuisement des sociétés actuelles qui ne se sont guère plus souciées du renouvellement des ressources spirituelles que de celui des ressources naturelles. Le drame de la modernité vient de cette conception où toute activité humaine se doit d’être justifiable par la normalisation, faisant de la qualité une propriété émergente de la quantité.
Ce règne de la norme doit d’autant plus nous interroger en tant que Maçons que son étymologie nous renvoie à l’équerre, à ce qui tombe droit, ce qui rectifie, précise le tracé et la mesure. En effet, la fréquence statistique qui la fonde interfère avec le jugement de valeur qu’elle implique.
La Tradition, clef d’un avenir possible
Cette « insociété de la norme », pour reprendre le terme de Michel Foucault, a donc un ennemi : c’est ce qui relève de la tradition, de tout ce qui est justement injustifiable. Ainsi, perçoit-on le caractère opératif de la Tradition qui n’est autre que le renouvellement spirituel.
Durkheim, qui avait identifié le suicide comme le signe de la modernité d’un peuple qui n’a peut-être plus la volonté de vivre, considérait que tout groupe humain reposait sur trois piliers fondamentaux : un récit étiologique qui explique ses causes initiales à travers un acte fondateur ; les coutumes et les usages qui sont avant tout des gestes et des actions visant la reconnaissance de l’autre que l’on appelle aussi la fraternité ; une parole transmise soutenant une action fondée sur l’entente fraternelle peut résumer la tradition et l’initiation qui la concrétisent.
La tradition maçonnique s’appuie sur ces trois piliers : le principe organisateur que l’on nomme le Grand Architecte de l’Univers, le Rite Écossais Ancien et Accepté répété inlassablement et la reconnaissance de l’autre dans le creuset de la fraternité.
La notion de « régénération » évoquée par Adolphe Crémieux en conclusion du Convent de Lausanne fait encore débat à la veille de la commémoration du 150e anniversaire de cette rencontre et trace le chemin d’un renouvellement spirituel des sociétés humaines déjà largement normalisées et contrôlées sur la scène professionnelle. La révolution anthropologique commencée avec la révolution industrielle voulut adapter la pâte humaine au système de production en pleine croissance. C’est cet événement qui a amené nos Frères de 1875 à mettre l’accent sur le caractère indispensable d’un renouvellement spirituel de l’homme condamné à l’obsolescence et dont le savoir-faire comme le savoir-être étaient d’ores et déjà captés par la machine et le productivisme dans un vaste mouvement de prolétarisation.
La Tradition dont se réclame l’Écossisme se présente alors comme une thérapeutique de l’homme déconstruit et réduit à sa dimension productive. Pour ce faire, elle s’appuie, au final, sur les trois vertus théologales : la foi, la charité, l’espérance.La foi est constitutive de l’être humain comme être social en tant qu’elle met en accord les dispositions intérieures de tout un chacun avec l’intuition d’une vérité extérieure. Alors que le français est une langue pauvre pour exprimer l’amour, considérons que la confiance, la reconnaissance de l’autre, l’amour du prochain, l’estime, l’amitié sont autant d’expressions de la foi par l’intermédiaire de la charité. Cette concorde fondée, l’espérance qui anime l’action permettent de rendre opératif le chantier que résument les trois exhortations en tenue : « Que la paix règne sur la terre, que l’amour règne parmi les hommes et que la joie soit dans les cœurs ».

L’action qu’opère l’enseignement de la Tradition agit sous le signe de la rectification et du refus de ce mal qui ronge nos sociétés : l’amour-propre, cette tendance à se préférer aux autres, tout en exigeant qu’ils nous préfèrent à eux-mêmes. Aussi nous interroge-t-elle d’abord sur l’existence réduite à l’exister, sur cette incroyable inclination à tourner le dos au réel en lui préférant tout discours entretenant l’illusion de la toute-puissance sur les lois du monde.
Comprenons bien que le caractère opératif dans la Tradition rapidement brossé à travers ces lignes, l’antagonisme qui le définit face aux pharisianismes, n’impliquent ni une humanité originaire, ni des temps primordiaux que nous suggère la vision guénonienne de la Tradition.
Considérons que deux pôles entrent toujours en confrontation au sein de l’humanité : le premier qui privilégie le corps et les émotions de l’âme sur l’esprit ; le second qui privilégie l’esprit pour guider les désirs de l’âme et les pulsions du corps.
Dans ce sentiment de planète malheureuse et d’humanité épuisée qui envahit toutes les sphères et toutes les strates de nos sociétés contemporaines, le sauvetage du corps biologique par la contrainte de la norme est devenu un désir dominant d’une gestion mécaniste qu’il convient d’appliquer à l’humain dans sa relation au monde. C’est l’attitude néo-pharisienne, notamment revendiquée dans le monde occidental.
Et puis, il y a l’enseignement de la Tradition qui, sur les fondements d’une écoute de l’esprit, de la parole qui circule dans le silence des apprenants, ouvre la voie à la recherche incessante de la vérité et de la confiance restaurée en l’autre en vue d’une action commune et libre.
Cette mise de l’esprit au cœur de chacun opérée par la tradition ouvre ainsi la possibilité de tout recommencer en s’appuyant sur le réel pour en comprendre sa vérité. À quoi sert donc la Tradition ? À renaître à l’Esprit.