Quête de vérité, quête de sens

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La quête de vérité et de sens préoccupe les hommes depuis l’aube de l’humanité. Ils ont tenté d’y apporter réponse avec des dieux polymorphes, les religions monothéistes, la philosophie au travers de ses courants. Devant un monde en déshérence et en perte de repères, l’initiation écossaise donne sens et méthode pour répondre au chaos, à la radicalité et à l’enfermement qui animent notre début de siècle.

Photographie de pèlerins qu’Hugues Krafft (1853-1935) fit lors d’un de ses voyages au Japon, 1883. © Wikimedia Commons.

Trois mots – quête, vérité et sens – qui résument la démarche de l’homme depuis l’aube de l’humanité, qui ponctuent religions et philosophies, qui caractérisent nombre de penseurs et de philosophes. Ils disent aussi le chemin initiatique d’un Maçon écossais en ce XXIe siècle.

Chacun de ces mots possède une approche plurielle. « Quête » est proche de recherche, demande, poursuite, requête, enquête, ce qui induit une signification profonde de travail, d’ascèse, d’interrogation. « Vérité » est proche d’exactitude, de sincérité, d’authenticité, de foi, de fidélité, en somme les valeurs attendues dans une démarche personnelle, spirituelle et humaniste. « Sens » possède les champs sémantiques de valeur, de direction et de fonction organique, mot polysémique qui couvre le corps et l’esprit, le but et le moyen.

Ces trois mots sont des guides qui structurent notre démarche, il nous faut les ancrer dans notre tradition et nos références.

L’homme a toujours été en quête de sens, de vérité tant pour approcher un ailleurs indéfini que pour assurer son salut et vaincre ses peurs. Celle de mourir par la prise de conscience de sa finitude et de ses limites. Celle, égotique, dans le besoin d’être reconnu, aimé et apprécié. Celle, collective, de trouver sa place et sa fonction. Trois grandes voies s’offrent à lui : les religions fondées sur la foi et la soumission à un dogme, les philosophies marquées par la raison, par l’ascèse personnelle et la référence à un maître et, enfin, l’initiation tel un équilibre entre la foi et la raison, entre l’intime et le monde, sans dogmatisme, avec la liberté de penser.

Jadis et naguère, la voie des dieux

Les premiers hommes ont tenté de donner sens à leur présence dans le monde, tout en assurant leurs besoins fondamentaux. Ils ont observé la nature, le ciel et les animaux, et tenté d’expliquer les phénomènes naturels cycliques par des liens de causalités. Ceci leur a permis de développer l’agriculture au rythme des crues, des solstices et des lunaisons. Pour les Égyptiens, le jour était enfanté par le lever du soleil, alors que les Hébreux l’attribuaient à la nuit. Les repères temporels se complètent des points cardinaux issus de l’observation du soleil. Une première étape est assumée en comprenant ce qui est, en se faisant une idée juste du monde, en appréhendant que les hommes vivent dans un monde animé par quelque chose qui les dépasse, qui les transcende.

Étude collective et discussion autour du Talmud à Paris, tableau signé de manière illisible, tournant du XIXe et XXe siècle. © Wikimedia Commons

Alors, ils ont créé des forces surnaturelles et des dieux pour faire face à leur mal-être, à l’absence d’avenir, au défaut de liens. Les dieux deviennent nécessaires pour trouver du sens aux événements, pour assurer le salut et approcher la connaissance. Tout est prêt pour que naissent les religions monothéistes qui mettent en jeu la foi et l’obéissance à un dieu révélé.

Tous les monothéismes demandent une croyance qui ne peut prendre corps dans la société qu’avec la coexistence des trois éléments concomitants : un principe divin posé en postulat (dogme) étayé par des récits fictionnels chargés de l’ancrer et de délivrer la puissance du dogme, un clergé chargé de l’exégèse, des rituels qui figent le temps et la pensée en même temps qu’ils dispensent et dissuadent de raisonner car croire est posé comme impérieux et salutaire.

Les religions ont cimenté la société par leur capacité à unir autour de rituels, de temps communs, avec des bâtiments construits et offerts en témoignage. Elles fondent pour chacun un idéal et une espérance. Elles donnent des valeurs, elles édictent des lois, codes et règles pour organiser la société et assurer le salut personnel, mais redoutent la liberté, l’émancipation et les choix individuels. Elles constituent des empires qui peuvent disparaître. Alors s’élaborent des stratégies de défense, d’agression ou d’isolement volontaire. Conserver sa primauté, son pouvoir, son règne devient l’enjeu prioritaire et on oublie sa mission première d’accompagner sur la quête de vérité spirituelle et de sens fraternel. Les religions sont une voie dans la quête du sens que nombre d’hommes empruntent avec foi, avec leurs richesses et leurs impasses.

Hier et maintenant, la voie philosophique

Les Grecs ont proposé une autre approche cohabitant avec les dieux de leur Panthéon.
Ils pensaient que la mort pouvait être vaincue par une forme d’immortalité acquise soit en ayant une descendance, soit en laissant son nom par un acte reconnu héroïque qui donne sens.

Ils inventent la philosophie, qui met en jeu la raison et le travail personnel avec trois étapes possibles : connaître le terrain de jeu de la vie en posant une théorie, se poser les questions de morale et appréhender les règles de vie ensemble, cerner le sens pour accéder à la sagesse et au salut.

Cette voie de la philosophie s’enrichit au fil des siècles, tissant parfois des liens avec la religion, donnant aux hommes des ancrages de pensée qui s’appuient sur la raison, le travail personnel et l’étude avec des maîtres. Du Cogito ergo sum cartésien au questionnement kantien Que puis-je connaître ? Que dois-je faire ? Que m’est-il permis d’espérer ? Qu’est-ce que l’homme ? en passant par trois lectures non religieuses de la Bible : éthique – « Qui est ton frère ? » –, existentielle – « Qui es-tu ? » – et intime –
« Que cherches-tu ? ». Autant d’approches qui offrent des possibilités de donner du sens à sa quête de vérité.

Parfois, le chercheur inverse la question, passant de la quête du sens au sens de la quête ; quelquefois, il prend l’entrée hébraïque qui nous dit que si la question est de l’ordre de l’instant, la réponse est de l’ordre de l’éternité. Aujourd’hui, il est perdu devant la complexité des entrées et désabusé devant les querelles d’ego et de pouvoir.

Des interrogations face aux défis

Comment agir dans notre monde actuel fait de blocs antagonistes, de prédominances matérielles, d’individualismes forcenés, de luttes intestines avec si peu de partage, de fraternité, de spiritualité ? Les mondes qui nous entourent semblent en déshérence, en perte de sens, en luttes de pouvoir. Que ces mondes soient sociétaux, politiques, culturels et même parfois, et malheureusement, religieux ou initiatiques. Des dangers multiples menacent, les liens se distendent, les haines s’invitent, les valeurs s’égarent. Le monde se désenchante, c’est-à-dire ne chante plus ni la beauté, ni l’harmonie, ni la paix. Les repères habituels s’effacent et laissent désorientés dans l’incompréhension du sens et de la vérité.

Les verrous sociétaux volent en éclat, se disloquent, n’assument plus leurs rôles. La famille, qui normalement assume les héritages sociaux et culturels, devient évanescente. L’école qui habituellement transmet les savoirs et les codes voit sa mission dévoyée. La police qui garantit l’ordre se voit contestée. La justice qui permet la réparation se perd dans les controverses. Les églises qui sont garantes des valeurs voient moult dérapages individuels et collectifs. Pourtant, ces verrous sont nécessaires pour le vivre-ensemble et la quête de sens.

Stèle montrant une offrande à Râ, dieu du soleil, vers – 710, – 650 avant J.C. © Wikiart

Dans les sociétés actuelles, valeurs, autorités et hiérarchies se confondent, s’estompent, s’indifférencient. Chacun se croit spécialiste de tout, s’autorise à exprimer un avis sur tout, choisit ses lois et règles, réfute savoirs et connaissances, tout en reniant la raison, méprisant la science, piétinant la logique, insultant l’histoire. L’obsession des différences favorise l’intolérance, la suspicion et le renfermement. La volonté identitaire aboutit à l’abandon des communs et au déclin du tissu culturel. De grands dangers nous guettent, des dérèglements massifs sont à nos portes. Ils sont climatiques, démocratiques, financiers, numériques, intégristes, communautaristes. Nous en sommes peu ou prou conscients, inquiets, mobilisés.

Face à ces dangers, on observe trop souvent l’une au moins de ces attitudes : le déni (cela ne peut pas m’arriver, tout cela est trop loin de moi), le marchandage (laissez-moi le temps de me préparer, d’ici là on aura trouvé une solution), la dépression (pourquoi me soucier puisque je vais disparaître), la démission (je n’y peux rien, cela me dépasse, je suis impuissant à changer les règles). Notre monde actuel a besoin de poser la liberté en principe, l’éthique en fondement, la fraternité en règle, la spiritualité en quintessence.

Devenir autre en restant soi pour faire un monde autre

L’initiation est présente dans les sociétés traditionnelles. L’initiation maçonnique est une voie riche de sens et porteuse de valeurs. Celle du Rite Écossais Ancien et Accepté s’inscrit dans une double finalité du travail sur soi et sur l’homme dans le monde. Bâtir un autre chemin, donner une autre lecture du monde, approfondir la connaissance de soi, permettre une action éclairée dans le monde, construire une relation apaisée à l’autre, mon semblable, mon Frère.

L’initié dit : « je me change, j’agis sur le monde humblement et discrètement mais éclairé et résolu, j’ai confiance en la perfectibilité de l’autre, je privilégie ce qui réunit à ce qui sépare, ce qui rassemble à ce qui éloigne, ce qui élève à ce qui rabaisse ». Il refuse le fatalisme ambiant, rejette le fanatisme, s’oblige à agir en homme lucide et responsable.

L’initiation écossaise intègre simultanément la voie intime ET la voie des hommes. Aller au cœur de soi ET être un acteur engagé, se connaître ET transmettre, se bâtir une identité ET l’incarner. Elle donne accès au temps long, à la possibilité de penser contre soi, à la nécessité de sortir de ses habitudes, de réfléchir sur les mots qui libèrent et qui permettent d’accéder au Sacré. Elle offre des méditations sur le vide, le silence et la lenteur qui changent le rapport actuel à la précipitation, au buzz permanent, au trop-plein des vies.

Elle propose quatre vertus pour aller dans le monde : l’éthique, le discernement, la cohérence et la bienveillance. L’éthique est portée par les valeurs et vertus lentement construites et se traduit par devoir, souvent plus simple à faire qu’à connaître. Le discernement est guidé par Marc Aurèle : « Que la force me soit donnée de supporter ce qui ne peut être changé, le courage de changer ce qui peut l’être et surtout la sagesse de distinguer l’un de l’autre ». La cohérence oblige à mettre en harmonie mes dires et mes actions, mes pensées et mes actes. La bienveillance se trouve dans le regard posé sur les autres et leurs éventuelles faiblesses, séparant la rigueur nécessaire et la miséricorde fraternelle.

Ces vertus peuvent être déclinées en deux maximes de vie. La sublime se retrouve dans toutes les traditions et religions : « Fais aux autres tout le bien que tu voudrais qu’il te fût fait à toi-même » ou « Ne fais pas aux autres ce que tu ne voudrais qu’ils te fissent. » Maxime que lentement l’initié mettra en œuvre, qu’il affinera en « Fais aux autres tout le bien possible » occultant toute attente de retour, juste le don du bien à l’autre quel qu’il soit. Il l’exaltera au fil de son chemin en « Fais le bien » jouant sur la signification de « le ». Article pour dire que seul le bien, le beau, le vrai, le juste sont ses modes d’action. Pronom personnel pour signifier que toute action doit viser l’excellence, la perfection, l’idéal rejoignant la devise de Guillaume 1er de Nassau « Il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer ».

Et la sociétale, « j’autorise aux autres ce que je m’autorise et je m’interdis ce que j’interdis aux autres », régule le rapport entre semblables, guide les actes et fonde les approches. Elle me demande quatre vertus dans ma quête intime : l’humilité, le renoncement, l’acceptation et le courage. L’humilité préserve de l’orgueil, être à sa juste place, agir en solidarité, en primus inter pares. Le renoncement nous préserve de la recherche forcenée et humiliante des titres, honneurs et charges. L’acceptation intime est un passage obligé pour accepter ce qu’il advient. Le courage, une des quatre vertus cardinales, permet d’affronter ses peurs, ses faiblesses et les épreuves de la vie.

L’initiation répond à l’attente de faire des hommes meilleurs qui feront un monde meilleur, qui enfantera alors une humanité améliorée. Elle est nécessairement une impropriété collective signifiant que nul ne peut s’en revendiquer propriétaire, mais que chacun en est garant. Simple locataire à titre précaire, gardien et usufruitier illustrant ce que Bernanos faisait dire à la mère supérieure : « Ce n’est pas la règle qui nous tient mais nous qui la tenons ».

Face à un monde en déshérence, l’initiation nous apporte dans notre quête de sens et de vérité des réponses à trois marqueurs qui semblent dominer la société : l’harmonie altérée entre les hommes, la stabilité sociale perturbée et l’équilibre rompu entre droits et devoirs. Trois symptômes à combattre avec l’éthique, les vertus et les enseignements du Rite, dans le respect de l’autre, avec les mots de la raison et l’humilité de l’exemplarité.

Le premier nommé, chaos, est parfois formulé par un de ses synonymes, pagaille ou confusion, désordre. Ces mots envahissent nos médias, nos conversations, nos analyses. Le mot proféré n’est souvent qu’hyperbole et exagération, comme si l’on cherchait à dramatiser l’événement afin d’encourager les réactions épidermiques, comme si la modération était exclue, comme si la douceur faisait place à la peur sans espoir d’une aube plus sereine, plus fraternelle, plus respectueuse. Alors que peut apporter l’initiation écossaise ?

L’initiation nous apprend que les hommes sont solidairement responsables et Frères de partage, de travail, d’amour. Voltaire le symbolisait en écrivant a contrario « Dans une avalanche, aucun flocon ne se sent responsable », litote pour nous dire notre solidarité, notre responsabilité individuelle, notre union obligatoire pour faire ensemble. C’est le sens de toute initiation, mettre en chemin vers un ailleurs indéfini, dépasser le hasard, apporter des valeurs qui élèvent vers l’unité et vers l’universel.
Le deuxième peut s’énoncer radicalité, concept qui envahit les discours qu’ils soient sociétaux, politiques, philosophiques ou religieux. Comme si, face aux menaces identifiées ou fantasmées, devait s’adopter un discours radical avec des actions spectaculaires comme seule réponse possible aux dangers réels, amplifiés ou exagérés. On associe ensemble toutes les crises, dérèglements et dénonciations, certes liés entre eux. Mais en les incluant dans une même pensée, on voudrait laisser croire à un lien de causalité. Or contiguïté et liens ne sont pas causes.

Les expressions les plus courantes de cette radicalité sont les exclusions, les bannissements, les condamnations médiatiques, les jugements sommaires, les refus de dialogues, les occupations de lieux, les coupures de parole. Faire taire les voix différentes devient un mode de gouvernance qui s’introduit dans des lieux réputés pour leur tolérance et leur ouverture. Sans écoute de l’autre et ses arguments, sans analyse objective des situations, sans respect des droits à la défense, sans présomption d’innocence. C’est la condamnation sans appel. C’est la rigueur sans miséricorde, l’exclusion sans retour.

Notre Rite offre par ses rituels et ses principes un refus de cette radicalité. L’ouverture lente des travaux garantit une mise à distance des habitudes profanes. Nos us de prise de parole obligent à la réflexion et à l’écoute de l’autre. Nos vertus sont protectrices de toute forme de tyrannie ou despotisme, et excluent les dérives possibles de radicalité sous toute forme.

Le troisième peut se dire enfermement. Celui de l’identité égoïste, fermée et revendicatrice qui débouche sur le communautarisme, l’intégrisme, les tribus et les clans qu’ils soient religieux, sociétaux ou identitaires. C’est le règne de l’ignorant et du méprisant, excluant ceux qui ne sont pas tels qu’attendus par le groupe. C’est le règne d’un collectif fait d’individualités regroupées sous une bannière le temps d’une revendication. Leurs préalables pourraient être partagés, mais vite ils se laissent déborder et deviennent inaudibles. C’est l’empire de la pensée unique et exclusive, interdisant dialogue et partage.

C’est aussi l’enfermement par le silence imposé, celui qui emmure dans la culpabilité et le rejet.
La science est piétinée, ignorée, délaissée. Les leçons de l’histoire sont moquées, humiliées, niées. Les enseignements des sciences exactes ou humaines qui ouvrent des horizons sont traités de mensongers, complotistes, négationnistes. Tous les excès deviennent possibles, les contraintes de la société sont oubliées, l’individu piétine le collectif, les droits personnels occultent les devoirs induits par l’appartenance à une société.

L’initiation ouvre des champs de pensée différents qui nous servent de contre-feu, de barrières de raison, de ponts vers les autres, de portes sur un autre monde. Le Maçon écossais refuse le « je suis » qui limite et enferme. Il s’ouvre à l’autre et va vers l’universel. La fraternité, l’altérité, la réciprocité fondent, créent et constituent le Maçon. Son identité est plurielle par ses Frères et unique pour lui. Solidaire et singulier. Il ne revendique jamais titre, charge ou progression, mais les assume dans le respect total de son engagement. Le soir de son initiation, il tend la main à ses ennemis éventuels et il s’engage à oublier le passé. Le Rite permet de passer du « je » égoïste au « je » solidaire et fraternel.

Le Rite donne une éthique éclairée par les vertus qu’elles soient cardinales, théologales ou humaines tels humilité, courage, bienveillance, discernement, altérité, cohérence, loyauté, patience, persévérance, respect, sincérité, responsabilité. Cette éthique guidera toute relation aux autres et au monde, et dépassera tout territoire (culture, religion, philosophie, nation, langue, pays). Laissons nos frontières perméables et poreuses, construisons des ponts, ouvrons des portes, permettons les dialogues et les partages. Ceci fonde l’altérité, la liberté et la fraternité. C’est en cela que l’initiation répond à la quête de sens et de vérité.

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