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« Que nul n’entre ici s’il n’est géomètre », lisait-on à l’entrée de l’Académie platonicienne. L’injonction pourrait tout autant s’inscrire sur le tympan de nos Ateliers tant les chercheurs de vérité qui y travaillent doivent se pénétrer de l’idée qu’au sein de leur Loge, rien n’est chiffre, tout est nombre.
« Voilà ce qui te mettra sur les traces de la Vertu divine. Oui, par celui qui a transmis à notre âme la Tetraktys, Source de la Nature infinie. »
Dans l’Antiquité, Platon disait que « Dieu toujours fait de la Géométrie ». Il mettait ainsi en lumière la nature supra humaine de la Géométrie qui compte parmi les sept arts libéraux visant à la Connaissance et qui, à notre époque contemporaine, reste a minima une discipline scientifique. Pour Platon, la Géométrie est une manière pour l’Être suprême d’ordonner une intention, pour que celle-ci ait force de loi et entre dans le processus de la manifestation. La Géométrie a ainsi un rôle primordial dans la Création. Dès lors, quiconque pratique l’art de la géométrie au plan humain est en correspondance avec les réalités d’un plan supérieur qu’il peut ressentir plus ou moins sensiblement, selon la finesse de sa conscience.
Ces réalités, qui ne sont pas palpables immédiatement car situées au-delà de nos sens, structurent les parties les plus subtiles de notre monde. Nous ne pouvons y avoir accès que dans certaines conditions, lorsque nous nous élevons de notre condition matérielle.
Pratiquer les arts permet d’accéder à cette autre réalité du monde. Les poètes nous guident vers les hauteurs en rendant accessibles les correspondances entre le visible et l’invisible, comme par exemple Baudelaire dans son poème Correspondances :
« La Nature est un temple où de vivants piliers Laissent parfois sortir de confuses paroles ; L’homme y passe à travers des forêts de symboles Qui l’observent avec des regards familiers ».
Sa description pourrait être celle d’une Loge maçonnique où les initiés redécouvrent le monde et ses lois profondes, passent à travers les colonnes vivantes de la Connaissance, et méditent sur ces forêts de symboles qui répondent à leurs interrogations en leur dévoilant leurs secrets. L’initiation traditionnelle stimule la compréhension par le cœur, « éveille en nous ce qu’il y a de sacré en notre âme », comme le disait les pythagoriciens dans les Vers dorés. La richesse de l’initiation, et son intérêt de nos jours encore, tient au partage de ces secrets en nous faisant entrer dans les petits et grands mystères qui accompagnent l’humanité depuis toujours.
La légendaire devise « Que nul n’entre ici s’il n’est géomètre » gravée sur le fronton de l’Académie, école philosophique de Platon, faisait écho, pour chaque élève, à la sublime géométrie du démiurge. La devise comporte en elle l’exigence de ce que doit porter l’homme en lui a minima, lorsqu’il veut se tenir face à l’intention première qui a présidé à la Création. C’est pourquoi l’Académie était un lieu et une école de vie pour devenir chaque jour davantage géomètre, dans sa manière de se comporter en société, dans sa façon de penser et de se rapprocher de la Vérité, sans vouloir s’en saisir mais en laissant sa propre lumière croître. Cette même exigence est demandée à tout franc-maçon pour un même résultat. L’initié doit pratiquer l’ascèse initiatique au quotidien pour pouvoir se tenir debout face à l’indicible, ouvrir les yeux et espérer voir.
Une Géométrie du verbe originel
Les étudiants de l’Académie, écoutant la leçon du maître « sur le bien », orientaient leurs pensées vers la raison d’être de toute chose, vers le Principe et les lois supérieures qui en émanent. Ils se donnaient ainsi les moyens de sublimer leur propre existence pour aller vers les dimensions les plus subtiles de la Vie. Pour Platon, la pratique de la géométrie, avec ou sans compas, règle ou équerre, est imitation de l’activité divine. Elle est aussi pour les initiés, depuis toujours, une discipline de l’esprit pour appréhender le monde du macrocosme au microcosme. La Géométrie sacrée ouvre notre âme au domaine spirituel qui, au-delà même de la pensée rationnelle, touche à l’intellect pur, au « Bien ». En nous permettant dans nos Loges de nous resituer dans le « cosmos » organisé des anciens qui, par sa dimension spirituelle, dépasse « l’univers » décrit par nos sciences, la Géométrie nous reconstruit et nous montre notre vraie place entre ciel et terre. La vie devient alors pour l’initié une géométrie du verbe originel.
La Géométrie est le moyen d’accéder à une connaissance ontologique : « sans la Géométrie, il n’est pas possible de connaître exactement les espèces de l’être, ni donc de trouver la vérité qui est dans les êtres, vérité dont la science est la sagesse » (Nicomaque de Gérase cité par J-E Bianchi dans Des arts libéraux aux arts libérateurs, citant lui-même Pierre Hadot). La Géométrie sera classée dans le Quadrivium des arts libéraux, dont la visée est la complète réalisation de l’être par la conciliation de ses natures spirituelle et matérielle. Au-delà du Trivium qui regroupe la Grammaire, la Dialectique et la Rhétorique, la Géométrie est l’un des quatre arts se rapportant spécifiquement au pouvoir des nombres avec l’Arithmétique, la Musique et l’Astronomie. Les Nombres, cachés sous la forme de toute chose, sont les structures d’un ordre spirituel qui sous-tend le monde matériel. Perceptible aux initiés, l’harmonie d’origine céleste, qui transparaît grâce aux nombres, est la conséquence de leur « intelligence », cette potentialité à inscrire la beauté de la perfection première au cœur des choses manifestées.
On peut lire dans le Livre de la sagesse, « Ta main toute-puissante, certes, n’était pas embarrassée, elle qui a créé le monde d’une matière informe… Mais tu as tout réglé avec mesure, nombre et poids » (Bible de Jérusalem, Sagesse de Salomon ; XI, 17-20).
Le Nombre est ici partie constituante de la règle qui ordonne le monde. Il est l’expression de la sagesse qui préside à la Création. Pour celui qui y est sensible, grâce à des accords qui le bouleversent ou à un jeu admirable de proportions, il est un lien qui le rattache à la cause première. Dans nos rituels qui sont une porte sur le sacré, une mise en relation des mondes d’en haut et d’en bas, les nombres sont présents, avec une importance toute particulière accordée au ternaire comme moyen privilégié de rendre intelligible l’unité. À travers les nombres, nous pouvons entendre une transcription de la volonté céleste et lire en filigrane les premières lettres qui témoignent de l’intention première.
Un langage pour déchiffrer le sens universel des nombres
La démarche initiatique au sein de nos Loges est à l’opposé de ce que l’on pourrait appeler une école des savoirs. Quête de la sagesse, elle est une école de la Connaissance. Cela ne signifie pas qu’elle soit une école de philosophie, discipline qui s’appuie sur une approche intellectuelle des choses et le raisonnement discursif. Elle est une école au sens où l’on y apprend à se construire, dans toutes les dimensions de son être, dans la reconnaissance de soi et de l’autre, en fraternité initiatique. C’est par l’ouverture du cœur qu’elle procure que la démarche initiatique mène à la Connaissance qui n’est pas une compilation des savoirs, mais une révélation intime, stimulée par l’initiation et l’adoption d’un langage symbolique qui dépasse en expression ce dont le langage humain peut rendre compte. Pour nous, l’initiation n’est pas la révélation de secrets de métier ou l’apprentissage d’un savoir-faire ou de techniques particulières. Elle n’est pas un parcours d’acquisitions de compétences, mais une expérience spirituelle toute personnelle qu’aucune analyse extérieure intellectuelle ne peut cerner. L’initiation est une mise en correspondance de l’identité personnelle de l’initié avec l’universel.
Léonard de Vinci, démonstration euclidienne du théorème de Pythagore, 1503-1507. Institut de France, Paris.
Le langage symbolique de l’initié lui ouvre les champs d’une pensée libérée et amorale en lien avec les réalités premières. Grâce à la géométrie s’instaure un dialogue fécond entre la quête d’idéal de l’initié et les expressions intelligibles du sacré qu’il découvre à travers les symboles. Une Loge est le lieu où l’on apprend à désapprendre, à oublier les savoirs qui nous conditionnent et limitent le champ de notre quête de vérité, jusqu’à ne plus savoir ni lire, ni écrire, ni compter. Nous ne voyons plus les nombres comme des outils du calcul, mais comme des piliers qui soutiennent le monde. Le langage symbolique « dé-chiffre » le sens universel des nombres, si bien que, dans une Loge, rien n’est chiffre et tout devient Nombre.
Les nombres comme la géométrie sont aujourd’hui des outils du calcul, de la mesure, de la projection, de l’appréhension des formes et de l’espace, des distances ou des dimensions. Les nombres ont d’ailleurs valeur exclusive de chiffres. Ils ont peu à peu perdu leur qualité propre supérieure, leur identité symbolique qui faisait d’eux des références à des réalités métaphysiques. La géométrie, quant à elle, a perdu le caractère sacré qu’elle détenait historiquement, en référence aux correspondances qu’elle établit avec un ordre supérieur.
Il en est ainsi depuis que les nombres et la géométrie ont été considérés sur le plan de l’analyse intellectuelle, à vocation essentiellement pratique. Nos connaissances scientifiques de l’univers peuvent nous paraître, de prime abord, suffisamment précises pour croire qu’elles nous rapprochent de la vérité de notre monde.
À travers un langage algébrique d’équations qui reflètent fidèlement les lois déterminant notre espace-temps, les sciences nous permettent de l’appréhender avec acuité. À travers la physique quantique, elles nous révèlent des lois plus mystérieuses, qui nous racontent un infiniment petit, monde de probabilités où le hasard s’exprime lui aussi dans une langue numérique. D’autres perspectives s’offrent encore à nous à travers l’astrophysique qui nous fait rêver d’un infiniment grand et d’univers parallèles dont la géométrie se développe à travers quantité de dimensions.
Outils de modélisation, outils prédictifs puissants de la méthode scientifique, la géométrie et le calcul portent loin nos réflexions abstraites et notre envie de savoir, et nous permettent de mieux cerner la substance de notre monde, mais sans en saisir toutefois l’essence. Nous écrivons des équations qui sont autant de questions. Malgré l’avancée des études scientifiques et les recherches pointues dans des domaines variés, nos interrogations, relatives à la réalité de notre monde, restent un champ d’investigation dont l’étendue est proportionnelle à notre manque de compréhension globale des choses.
L’état de nos savoirs qui placent l’homme aujourd’hui entre un infiniment grand et un infiniment petit, et de nous voir comme un point sur la flèche de notre espace-temps, comporte la marque d’une déficience ; celle d’une absence de réponses au sens véritable de la Création. Celui-ci est envisageable, non pas par l’analyse intellectuelle qui sous-tend la recherche scientifique, mais dans une approche synthétique permettant à l’initié seul de soulever le voile de l’illusion que nous donne à voir notre monde lorsqu’il est envisagé dans sa dimension exclusivement matérielle.
La Tetraktys pythagoricienne, genèse du monde par les nombres
Pythagore, depuis les rivages de Crotone, au VIe siècle avant notre ère, exprimait une grande loi universelle par les Nombres et la Géométrie, à travers la Tétraktys. Sans pour autant prêter serment sur elle, comme des pythagoriciens, la Tetraktys a sa place en franc-maçonnerie qui a vocation à témoigner de la grande Tradition dans nos sociétés occidentales, œuvrant ainsi à transmettre la plus sublime Connaissance de l’humanité. Par la place prépondérance des nombres dans notre langage symbolique, nous sommes en résonance avec l’idée que les nombres sont des principes organisateurs du monde tel que la sainte Tetraktys des pythagoriciens l’exprimait, portant en elle-même la genèse du monde.
Les quatre premiers nombres 1, 2, 3 et 4 forment la Tétrade originelle, génératrice de la Décade qui est un tout, un univers complet. Organisés en triangle, ces quatre nombres donnent les rapports numériques des accords musicaux de quarte (4/3), de quinte (3/2), d’octave (2/1). La Tetraktys exprime la loi d’harmonie et donne la base de toute géométrie : le point avec le nombre 1 ; la droite avec le nombre 2 ; la première surface triangulaire avec le nombre 3 ; le premier volume pyramidal avec le nombre 4 que Phylon d’Alexandrie, au tout début de notre ère, tenait pour la source de l’ordre éternel du monde.
Le théorème « de Pythagore » donne, dans un triangle rectangle, la relation entre les deux côtés à angle droit et l’hypoténuse sous la formule suivante : a2 +b2 = c2. On obtient par exemple pour un triangle rectangle de longueurs 3 et 4, une hypoténuse de 5. C’est le fameux triangle 3-4-5 bien connu des initiés. Ce théorème permet, dans un triangle rectangle, de calculer une longueur à partir des deux autres ou une surface attachée au carré d’une longueur à partir des deux autres surfaces. Sur les chantiers, cette propriété du triangle rectangle 3-4-5 permettait, en tendant une corde à nœuds divisée en douze segments identiques, selon cette proportion de trois, quatre et cinq segments, d’obtenir immédiatement un angle droit, sans recourir à des tracés avec équerre ou compas.
Cependant, pour les pythagoriciens, ces considérations de géométrie pratique étaient dépassées par d’autres, supérieures qui, sans contredire les premières, éclairaient véritablement l’esprit, comme en rend compte René Guénon :
« Providence, Volonté et Destin sont considérés comme les trois puissances qui régissent l’Univers manifesté. La Volonté humaine, en s’unissant à la Providence et en collaborant consciemment avec elle, peut faire équilibre au Destin et arriver à le neutraliser ». Nous trouvons une corrélation de ceci sous forme de précepte dans Le livre de la sagesse pythagoricienne qui énonce : « Il convient au contraire que tu corriges ton destin autant que tu le peux », comprenons grâce à la géométrie sacrée. « L’équilibre entre la Volonté et la Providence, d’une part, et le Destin, de l’autre, était symbolisé géométriquement par le triangle rectangle dont les côtés sont respectivement proportionnels aux nombres 3, 4 et 5 … » De cet exemple qui illustre le dépassement du plan matériel et humain par l’entremise de la Géométrie, on pourra retenir que « Selon la doctrine pythagoricienne, suivie d’ailleurs sur ce point comme sur tant d’autres par Platon, la Volonté évertuée par la foi (donc associée par là même à la Providence) pouvait subjuguer la Nécessité elle-même, commander à la Nature, et opérer des miracles » (René Guénon, La Grande Triade, chapitre XXI).
L’homme, mesure de toute chose
Partout dans nos rituels, les nombres sont présents. Ils s’imposent dans notre démarche au rythme des coups de maillet ou des batteries du grade. Les nombres sous-tendent l’architecture sacrée de nos travaux en Loge par la Géométrie qu’ils imposent en donnant à toute chose matérielle une correspondance dans le cosmos organisé qui transparaît au-delà du chaos apparent de notre monde. Les nombres, vecteurs de vérité, déterminent la place et la mesure de chaque chose. « L’homme est la mesure de toute chose », selon Protagoras, cité dans le Théétète de Platon. Et il ne peut se comprendre que dans son rapport à toute chose créée et à son principe.
Principes vivants de la Création éternelle, les Nombres créent la génération, le mouvement, les déplacements d’un ordre manifesté vers un autre plus subtil qui est la voie d’accomplissement des êtres. Ils génèrent, en donnant la vie à travers des modèles harmoniques qui font que chacun à son rythme et en toutes circonstances sur le chemin de son développement personnel, est à l’écoute de la « musique des sphères » et reste en résonance avec l’architecture sacrée du grand Tout. Nombres et Géométrie, qui sous-tendent la musique et l’architecture, nous amènent à la connaissance véritable du monde.
S’approcher de la grande Réalité dans sa vérité ne peut être le résultat d’hypothèses ou de calculs. La Vérité une et universelle vers laquelle tendent les initiés, quelle que soit la voie initiatique authentique qui est la leur, est avant tout vécue. Ils vivent la Vérité dans leur âme, dans leur cœur et la partagent en esprit. Sur le chemin initiatique, ils s’en rapprochent par la nécessaire pratique d’un Rite qui est une voie reliant le monde de la matière et de la manifestation à celui, plus subtil, des idées et de l’Esprit. Le Rite a pour fonction de donner une direction à la vie humaine, en sacralisant les actes de la vie courante, en replaçant l’existence dans une dimension plus large de la vie, dans tous ses prolongements palpables et impalpables.
Dans les rituels qui servent de support aux rites – et plus particulièrement, pour ce qui concerne les francs-maçons de la Grande Loge de France, au Rite Écossais Ancien et Accepté qui conditionne notre démarche initiatique –, des mythes sont présents dans lesquels l’initié est acteur. Ils lui permettent de se dépasser, d’accéder à la connaissance du monde des principes, en favorisant ce qui doit s’accomplir spirituellement en lui lors des cérémonies de passage ou pendant les tenues régulières, palliant ainsi ce que sa propre existence humaine ne peut lui offrir a priori de transcendance.
La Vérité, pour un initié, peut en ce sens tout à fait être un mythe, car le mythe touche à une réalité immuable et universelle, plus vraie que toutes les réalités bien relatives de notre monde contingent. Notre monde reste foncièrement un monde d’illusions où les chiffres édictent leurs lois, où partout les dissonances se font entendre, où le caractère éphémère de toute chose prédomine au regard de ceux qui n’ont pas encore ressenti l’impérieuse nécessité de déchirer le voile pour regarder au-delà des apparences. Lorsqu’on voit le monde en initié, avec un regard capable d’y desceller une éternelle harmonie sous-jacente, la Géométrie sacrée comme les Nombres, porteurs de la Vie en eux, révèlent leurs secrets qui mènent à la Connaissance.
« Dans l’échelle du plus petit au plus grand, dans le don du plus grand au plus petit, le nombre serpente ici, Bleu et Rouge, pour moduler l’or l’entre-deux, Ciel Site, Échelle Mouvement, Centre Vide… Modulor pour Bâtir. »
Le Corbusier et l’Architecture sacrée, François Biot.
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