C’est le sujet qui fait le symbole

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Opus 2014, Slobodan Jevtic, 2012. © Artogue

Le symbole n’est pas tant dans les objets que chez ceux qui les regardent, avec leur capacité d’interprétation entre signifiant et signifié. Le chemin de connaissance qu’ils proposent est multiple pour appréhender le réel et réenchanter le quotidien.

Ici, tout est symbole ! Cette phrase que l’on répète à l’envi en franc-maçonnerie (au Rite Français surtout) suggère une distinction entre le milieu qui vient de recevoir le nouveau membre et celui d’où il vient, le monde profane. La Loge et les représentations du Temple n’ont rien de commun avec l’espace du quotidien, public ou privé. Pourtant, malgré ces différences, le théâtre de la tenue, Loge ou Temple, reste un lieu très banal en dehors des travaux. Seuls les rituels d’ouverture et de clôture le font sortir de l’homogénéité de l’espace (et du temps). Les dispositions matérielles et les objets n’ont pas changé et, cependant, ils deviennent tout à coup signifiants. Ce sont les Maçons qui portent un regard différent dessus. D’où ce constat : la charge symbolique n’est pas dans les objets eux-mêmes, mais chez ceux qui les contemplent.

La pensée symbolique ?

Tous les pédagogues connaissent les étapes de l’évolution de la pensée chez les enfants. C’est un chemin assez court finalement entre une sorte d’animisme primitif qui confère des intentions à tout ce qui constitue l’environnement et une rationalité presque adulte, juste effacée par les bouffées d’émotion. Cette évolution est considérée comme un progrès qui donne les moyens de s’insérer dans la communauté des adultes régie par la raison. Mais ce n’est pas pour autant que l’exercice de la pensée symbolique disparaît… Elle œuvre d’une autre façon, en sous-main : par l’inconscient pour Freud, étendu à un inconscient collectif, réserve d’archétypes pour Jung, par sa suprématie sur le réel qu’il ordonne pour Lacan. Pour eux, les comportements affectifs, moraux, sociaux en général sont dictés par la façon dont chacun reçoit, intègre et prend conscience d’une pression symbolique interne (LA symbolique freudienne : histoire individuelle des relations aux parents) et externe (LE symbolique lacanien : influence du langage et de la culture).

Jardin des délices, Jérôme Bosch, détail, musée du Prado, Madrid (Espagne), vers 1500. ©Wikimedia Commons

La pensée symbolique se cache donc derrière la pensée rationnelle pour « agir » les individus, à partir d’un intérieur obscur d’où jaillissent parfois de brèves illuminations. C’est un bagage dont l’inventaire est hasardeux et toujours incomplet. Il y règne la plus grande confusion, comme dans ceux des voyageurs pressés qui empilent tout sans y prêter attention. Mal fermé, il s’en échappe des choses que nous avons du mal à reconnaître et dont, souvent, nous ne savons que faire. C’est pourtant à partir de ce fonds singulier que se construit le rapport au monde, éclairé dans un deuxième temps par la raison. Chacun porte donc une capacité d’interprétation symbolique dans la mesure où l’on veut bien se prêter au jeu de la vérité.

Un monde de symboles ?

La distinction saussurienne entre signifiant et signifié s’applique à la linguistique, mais peut s’étendre à cette autre forme de langage : le langage symbolique dont la particularité est d’avoir une grammaire et une syntaxe totalement indéterminées. Si le signifiant induit un champ de signifiés, ils ne sont pas produits par le signe proprement dit, mais par celui qui le regarde. La massette et le ciseau ne sont que des outils commodes pour certains. Pour d’autres, ils renverront aux concepts de volonté, d’action, de résolution, d’agression, de force… Un passereau voletant dans le jardin sera regardé comme une proie ou un prédateur, mais s’associera également à des idées de fragilité, de liberté et d’évasion. Ce sont toujours des outils, c’est toujours un oiseau. Ils restent inchangés. C’est le spectateur qui change son point de vue et qui porte un regard différent, regard qui sera modulé selon son fonds inconscient, au point d’être parfois la projection visible de ce contenu obscur à lui-même. Et qui, du même coup, deviendra visible…

« Tout est symbole » ne se limite pas au monde clos de la loge maçonnique. C’est tout le réel qui est appréhendé sur le mode symbolique.

Un entre-deux délicat ?

Dans le monde des uns, tout fera signe. Dans celui des autres, tout restera opaque. Le réel constitue une ligne qui réunit ces deux univers. Réel insaisissable, brut, seulement perceptible par l’interprétation dont le sujet l’habille. Les deux extrémités confinent à la névrose par leurs excès et déterminent des comportements pathologiques : mysticisme ou complotisme face à la multiplicité des signes qui submergent le sujet, ou sentiment de l’absurde face à l’absence de sens qui peut conduire au désespoir et au suicide. Mais personne n’est acculé à ces deux extrémités et chaque personnalité assure son équilibre par la place qu’elle occupe sur le curseur de la ligne du réel.

Chacun ressent ce double appel, vers une pensée symbolique qui rend tout signifiant et vers une pensée rationnelle qui pèse et mesure à l’aune d’un matérialisme sans ouverture. Edgar Morin le résume : « la connaissance humaine est à la fois culturelle, spirituelle, cérébrale et computante » (La Méthode, tome 3, p. 203). Comparant les deux formes de pensée, le même auteur en définit les caractéristiques : « la pensée mythologique (ou symbolique) est carencée si elle n’est pas capable d’accéder à l’objectivité. La pensée rationnelle est carencée si elle est aveugle au concret et à la subjectivité (…) La pensée logique ne peut franchir l’obstacle de la contradiction ; la pensée mythologique le franchit trop bien » (id. p. 175).

Vient ensuite la question inévitable : « les deux pensées sont-elles deux déviances d’une pensée complexe qui ne serait pas encore arrivée à la complétude (id.) ? » Et la réponse : « C’est finalement le développement d’une rationalité capable de critiquer la raison, en même temps que le développement d’une pensée complexe (deux figures du même), qui peuvent nous amener, non pas au dépassement de l’alternative, mais au dialogue conscient des deux pensées, à leur convivialité civilisée, peut-être même à la transformation de l’une par l’autre » (id. p. 176).

Et j’ajoute que le refus de ce dialogue peut aboutir aux excès indiqués plus haut et qui font de chacun des prisonniers d’un système sans même s’en rendre compte. Or la franc-maçonnerie prétend construire des êtres libres, du moins les plus libres possible compte tenu de leur histoire personnelle.

La forêt de symboles baudelairienne

Il fallait bien que ce soit un poète qui l’affirme (BAUDELAIRE Charles, Correspondances) :

« L’homme y passe à travers une forêt de symboles, Qui l’observent avec des regards familiers. »

La phrase « Tout est symbole » renvoie à tout ce que je perçois du réel et sous-entend que c’est le regard que je porte sur les choses qui en détermine leur capacité signifiante. Les dictionnaires ou encyclopédies des symboles n’ont d’autre utilité que de révéler à moi-même ma capacité à interpréter le monde sur ce mode. Je suis une sorte d’anthologie des symboles et leur regard n’est que mon propre regard.

L’initiation maçonnique, par son ascèse de l’écoute, par l’habitude qu’elle donne à recevoir l’inconnu, est la voie singulière d’une présence au monde reliée à tout le vivant.

L’équerre, le compas, la règle sont les symboles épurés, rationalisés d’une construction. Mais le sont tout autant l’oiseau qui s’égosille dans les buissons, le dialogue des frondaisons sous le vent, le caillou qui suspend mon regard… Autant d’éléments qui me renvoient à mes profondeurs, dans la mesure où je saurai accueillir ce qui survient.

Nous devons à Carl Gustav Jung une théorie encore mal considérée parce que trop peu rationnelle, celle de la synchronicité. Il faut préciser que son auteur n’en a pas facilité l’accès, surtout dans les relations qu’il établit avec l’astrologie (Synchronicité et Paracelsia, Albin Michel, 1988). Cette hypothèse « flottante » selon les psychanalystes serait « pseudoscientifique ». Elle mérite tout de même d’être citée dans le cadre de ce propos.

Jung présente ce phénomène comme « l’occurrence simultanée de deux événements qui ne présentent pas de liens de causalité, mais qui prennent sens pour la personne qui les perçoit. » L’hypothèse de Jung part du fait suivant : une patiente lui raconte des fragments de rêve dans lequel un scarabée apparaît. Un choc se produit contre la vitre de la fenêtre. On ouvre le battant : c’est un scarabée. Et, tout à coup, le rêve s’éclaire et le rapprochement des deux événements produit du sens pour la patiente. Et le praticien d’en déduire : « il existe un ordre acausal ou mieux, que le réel présente un ordre signifiant. »

Mais on n’égratigne pas impunément Aristote ! Les critiques pleuvent, car il ne s’agit rien de moins qu’une invalidation du lien causal, que l’opacité du réel ne serait qu’une apparence et que le temps bousculé autoriserait des rétroactions. Des physiciens se sont associés à cette réflexion, conscients que ce domaine relevait autant de la physique que de la métaphysique. David Böhm (1917-1992), suivi de David Peat (Confluence de la matière et de l’esprit) avancent la théorie de l’Ordre implicite ou réalité cachée, supposant des dimensions supplémentaires de l’espace enroulées, repliées et poussées à intervenir dans le réel par l’observateur lui-même dans son activité d’observation. François Martin, physicien réputé et primé, imagine que le psychisme humain est une « excitation » particulière d’un champ quantique sous-jacent et universel. Les plus aventureux construisent des dispositifs expérimentaux pour valider leurs hypothèses. On frôle les divagations New Age, sympathiques, mais un peu hâtives ! Leurs conclusions sont tout de même de nature à éveiller la curiosité d’un Maçon engagé sur la voie de l’initiation. Quelles sont-elles ?

Le phénomène de synchronicité est le résultat d’une attitude particulière qui autorise la perception d’événements à venir, virtuellement préexistants, selon les théoriciens cités. Cette attitude se caractérise par :

• Un éveil de l’attention : suivre une ligne directrice avec une attention soutenue ;

• Une atténuation des voies causales : dépasser les limites mentales ;

• Un renforcement des voies non-causales : lâcher-prise.

Autrement dit, tenter le dialogue appelé par Edgar Morin entre deux formes de pensée et savoir que la réussite se traduit par de rares expériences existentielles apparaissant comme « illuminatrices ». La méditation symbolique est au cœur de ce processus.

Une épiphanie profane

Les textes religieux ou sacrés rapportent de nombreux exemples de ces corrélations entre un fait déterminant dans l’histoire des hommes : le soleil qui s’arrête dans sa course, l’étoile qui désigne le lieu de naissance de Jésus… Mais il en est d’autres qui, pour être moins « apocalyptiques » (au sens propre de révélation), interrogent la conscience.

En 1914, Giorgio de Chirico peint une toile dans laquelle le poète Apollinaire est représenté. Il apparaît de profil avec un cercle sombre sur la tempe droite. En 1916, le poète est au front. Il reçoit un éclat d’obus sur la tempe droite et meurt de sa blessure.

En 1931, Victor Brauner, peintre surréaliste, exécute un autoportrait sur lequel il apparaît avec un œil énucléé. En 1937, il reçoit un éclat de verre qui lui crève un œil.

On fait dire à Paul Éluard « il n’y a pas de hasard, il n’y a que des rendez-vous. » Citation apocryphe peut-être, car on ne la trouve nulle part telle quelle dans son œuvre. On parlera aussi d’intuition, mot fourre-tout qui fait sourire plutôt que de chercher comment elle peut advenir. Elle indique que ce champ d’investigation est délaissé par les scientifiques au profit des artistes. Ce qui révèle bien l’esprit d’une société plus attachée au bien-être matériel qu’aux questionnements sur le sens…

Ré-enchantement du quotidien

Pour qui se met en position d’accueil, tout autour de lui peut être signifiant : « tout est symbole. » Celui-là retrouve l’attitude des chasseurs nomades : une empreinte, un rameau brisé, l’herbe foulée, une odeur inhabituelle révèlent le passage du gibier. Mais, pour l’initié, la nourriture est d’une autre nature, car la faim de sens ne s’éteint jamais. À ce jeu se renouvelle l’image de la caverne de Platon. Des ombres s’agitent sur les parois. Mais le retournement prôné par le philosophe n’apporte pas plus de connaissance. La pleine lumière aveugle tout autant que l’obscurité. C’est entre les deux, dans cette frange indécise de pénombre que « se jouent les possibilités de la connaissance » (Edgar Morin). C’est dans l’espace de cette frontière fluctuante où se lit (où se « lie » ?) la consubstantialité de la matière et de l’esprit que les symboles attendent l’observateur qui aura fait preuve de « vigilance et persévérance » (devise inscrite dans le cabinet de réflexion, au tout début de la démarche).

Idole de Glozel avec écriture indéchiffrée (Allier), terre cuite, datation imprécise et controversée, entre 200 avant et 200 après J.-C. © Guy Venouillac

Sans tomber dans les excès définis plus haut, sans s’abandonner à un panthéisme naïf, le monde prend d’autres couleurs quand le sujet acquiert cette conscience nouvelle que toutes les traditions appellent l’éveil. Les sensations, qui sont les portes ouvertes sur l’univers, ne sont plus seulement des outils de défense, mais conduisent à regarder plus loin, à entendre mieux… Sans les prothèses Afflelou, car cette perception-là dépasse le réel. La méditation symbolique entraîne à « voir » et à « écouter » la rumeur de la vie partout et en tout temps. Son mystère restera inviolable, mais les traces que nous saurons lire, les murmures que nous saurons saisir, nous en approcheront un peu plus, faisant monter en nous le sentiment du sacré.

« Tout est symbole » n’est pas qu’une affirmation de poète idéaliste. L’apprentissage de cette nouvelle lecture du monde commence dans la Loge, mais n’y reste pas confiné. Quand l’Apprenti Maçon saura faire mieux que d’épeler des syllabes, quand il sera capable de construire des liens pour faire des mots et des phrases, quand il sera relevé d’entre les dormeurs, alors commencera la vraie vie, celle qui tisse avec une patience laborieuse esprit et matière. S’il accepte le dépouillement nécessaire qui n’est qu’humilité face au mystère… C’est-àdire au Grand Architecte, expression un peu trop anthropomorphique, mais qui s’intègre dans mon propos… Alors la voie du rite peut conduire jusqu’à faire l’expérience de dimensions existentielles qui nous dépassent et qui nous fondent comme humains en même temps… Et qui changeront définitivement notre rapport aux autres et au monde.

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