
La création de la franc-maçonnerie coïncide avec la diffusion des idées des Lumières qui, en prolongeant l’humanisme, lui donnent une dimension universelle. La spiritualité maçonnique permet à toutes les époques de repenser l’homme à partir de questions proches de celles des origines.
Il ne s’agit sur rien, et pourtant rien de ce qui est humain ne lui est étranger. Il ne se réfère à aucune doctrine et n’en prône aucune, et pourtant tout ce qui parle du divin l’intéresse.
Il n’est pas philosophe, mais il étudie la philosophie.
Il n’est pas membre actif d’une œuvre caritative, mais la souffrance et la désolation humaines le déchirent.
Il n’exerce pas de rôle politique, mais il défend les droits de l’homme.
Il est tolérant, mais il sait qu’il y a de l’intolérable.
Il est – en apparence – loin des réalités immédiates et des questions cruciales du monde, plongé qu’il est dans le secret, le profond et l’obscur de sa Loge.
Quel sens peut donc revêtir l’idée d’humanisme pour cet être à première vue discret et secret qu’est le franc-maçon ? Quelle action un tel humanisme peut-il promettre ?
Naissance de la franc-maçonnerie moderne et siècle des Lumières
Tout commence en 1717. Le 24 juin, se crée la première obédience maçonnique, la Grande Loge de Londres, composée de quatre Loges londoniennes. Cette création est suivie en 1723 par la publication des premières constitutions dites d’Anderson, rédigées par le pasteur éponyme. Ces constitutions établissent les premières règles de ce qui deviendra la franc-maçonnerie spéculative moderne.
Or, depuis la Renaissance, un courant d’abord littéraire se développe, marqué par un retour à la culture antique. Les milieux lettrés ont conscience de participer à un renouvellement de l’art, de la culture et de la pensée. Ce mouvement sera désigné plus tard, au XIXe siècle, sous le nom d’humanisme. L’humanisme dépassa rapidement ces premières motivations pour devenir plus largement une doctrine qui entend œuvrer à l’épanouissement de la personne humaine.
Le XVIIIe siècle est celui des Lumières. Il commence par une période de réflexion, sous l’inspiration de la pensée libérale anglaise. La Lettre sur la tolérance et L’Essai sur l’entendement humain de John Locke, publiés tous les deux en 1689, s’ajoutent aux ferments qui donneront lieu à l’explosion de la conscience dans le milieu du siècle. L’humanisme peut alors s’appréhender selon les critères suivants :
• L’homme se situe au centre de toutes les considérations, qu’il s’agisse des considérations les plus matérialistes comme de celles tournées vers les plus hauts degrés de la connaissance, des croyances et des perspectives spirituelles.
• L’homme est libre de choisir la voie de ses croyances, à condition qu’elles ne soient pas papistes, car alors sous autorité, ni athées, car alors on ne peut pas jurer.
• La lutte contre les formes d’oppression religieuses, politiques, intellectuelles.
• La croyance dans le progrès à partir des sciences.
• L’idée de civilisation comme entreprise de transformation du monde et d’éducation des hommes.
• L’idée d’humanité comme objet privilégié de connaissance et « sentiment de compassion tendre, active pour tous les maux qui affligent l’espèce humaine », comme l’exprimera Condorcet.
• Les idées de bienfaisance, de philanthropie et de cosmopolitisme.
Les Constitutions d’Anderson, texte fondateur
C’est dans ce contexte que furent rédigées les premières Constitutions d’Anderson de 1722, dont le premier chapitre traite de Dieu et de la religion, les chapitres II à V des règles de fonctionnement et le chapitre VI de la conduite à tenir des Frères en diverses circonstances. Voici le texte du chapitre I de ce texte fondateur, suivi de quelques extraits significatifs des autres chapitres :
« Un MAÇON est obligé par sa tenure d’obéir à la loi morale et s’il comprend bien l’Art, il ne sera jamais un athée stupide, ni un libertin irréligieux. Mais, quoique dans les temps anciens, les Maçons fussent astreints dans chaque pays d’appartenir à la religion de ce pays ou de cette nation, quelle qu’elle fût, il est cependant considéré maintenant comme plus expédiant de les soumettre seulement à cette religion que tous les hommes acceptent, laissant à chacun son opinion particulière et qui consiste à être des hommes bons et loyaux ou hommes d’Honneur et de probité, quelles que soient les dénominations ou croyances qui puissent les distinguer ; ainsi, la Maçonnerie devient le centre de l’union et le moyen de nouer une véritable amitié parmi des personnes qui eussent dû demeurer perpétuellement éloignées. »
Extrait du chapitre VI, « De la conduite après fermeture de la Loge et avant le départ des Frères » :
« (…) Mais si vous le reconnaissez comme un Frère authentique et sincère, vous devez lui prodiguer le respect qu’il mérite ; et s’il est dans le besoin, vous devez le secourir si vous le pouvez, ou lui indiquer comment il peut être secouru… »
« (…) C‘est pourquoi aucune brouille ni querelle privée ne doit passer le seuil de la Loge, et moins encore quelque querelle à propos de la religion, des nations ou de la politique, car comme Maçons nous sommes seulement de la religion catholique (Ce qui signifie Religion Universelle) mentionnée ci-dessus ; nous sommes aussi de toutes nations, idiomes, races, et langages… »

« (…) Cultivez l’amour fraternel, fondement et clef de voûte, ciment et gloire de cette ancienne fraternité… »
Il apparaît donc en toute clarté que la franc-maçonnerie, dès sa première déclaration de principes, affirme un humanisme centré sur :
• La liberté de croyance évoquant le concept de religion universelle ouverte à tous les hommes de la terre, quelle que soit leur origine.
• L’amour fraternel.
• La solidarité.
Sur cette lancée, les premières Loges françaises se créent et en 1728 Philippe, duc de Wharton, devient Grand Maître des francs-maçons en France, première organisation débouchant en 1738 sur ce qui est considéré comme la première Grande Loge de France. A noter que cette Grande Loge n’est pas directement à l’origine de la Grande Loge de France d’aujourd’hui. Dans le dédale de l’histoire des obédiences françaises, naîtra en 1773, après différents événements, l’actuel Grand Orient de France. En revanche, la Grande Loge de France d’aujourd’hui fut officiellement créée en 1894, mais existait en fait sous le nom de Grande Loge Centrale depuis 1822, et sous l’autorité du Suprême Conseil de France créé en 1804.
Naissance de la franc-maçonnerie moderne
1 – Les Loges vont se développer rapidement en Angleterre et en France tout au long du XVIIIe siècle. Au début, l’activité des Loges et des membres qui les composent se limitent à des relations fraternelles, des banquets et quelques actions de solidarité. Leur évolution vers des aspirations plus élevées, spirituelles sous diverses formes, apparaîtra plus tard. Encore faudra-t-il cerner ce que la spiritualité recouvre en franc-maçonnerie. On ne peut donc à ce stade témoigner d’une spécificité particulière de l’humanisme maçonnique.
2 – L’universalisme tel qu’il est compris dans la perspective des Lumières repose sur l’idée que l’évolution de l’homme doit aboutir à terme à ce qu’un bien commun, des valeurs communes s’imposent par évidence à l’ensemble des hommes, quelles que soient leurs origines, leurs traditions et leurs cultures.
3 – En relation avec l’idée humaniste du moment projetant l’évolution de l’homme, on doit signaler un texte antérieur de Jean Pic de la Mirandole, datant de 1486, intitulé De la dignité de l’homme. L’auteur y représente l’homme comme un être non totalement « terminé », appelé à poursuivre sa propre réalisation, libre de la réussir comme de ne point y parvenir. Sans qu’il y ait de lien aucun entre Jean Pic de la Mirandole et la franc-maçonnerie, cette idée constituera l’une des conceptions importantes de la spiritualité maçonnique.
Humanisme maçonnique et démarche spirituelle : une émergence
La franc-maçonnerie évolue ensuite d’une assemblée fraternelle vers un ordre véritablement initiatique. Par ordre initiatique, il faut comprendre une organisation développant une aspiration spirituelle, c’est-à-dire se fixant comme but d’évoluer vers des plans supérieurs de la conscience, but fondé sur l’idée qu’il y a un sens dans la création. L’homme a une place dans cette création et il lui importe de tenter de comprendre quelle est cette place. Dans cette perspective, la franc-maçonnerie propose des supports : un langage symbolique, une hiérarchie de grades symbolisant les étapes successives de l’évolution spirituelle et des rituels spécifiques à chaque degré, eux aussi ayant une signification symbolique.
Le langage symbolique, omniprésent, ouvre la compréhension des symboles à la libre interprétation de chacun, sans dogme imposé. Cette liberté s’accorde parfaitement avec les considérations de l’humanisme du siècle des Lumières, humanisme qui constitue dès leur origine la fibre des Loges maçonniques et l’esprit de la franc-maçonnerie spéculative.
La première étape de l’expression de la spiritualité maçonnique est la création du grade de Maître, en 1725, en Angleterre. Ce degré est d’une portée spirituelle profonde qui s’est perpétuée jusqu’à aujourd’hui.
En 1736 et 1737 parut sous deux versions le discours du Chevalier de Ramsay, franc-maçon, événement constituant une étape cruciale dans l’évolution de la franc-maçonnerie. Ce discours comporte deux parties.
La première prône la diffusion des connaissances, à l’instar du but de la réalisation de l’ Encyclopédie de Diderot. Les Loges maçonniques ont contribué à la création d’un nouveau climat intellectuel, à la diffusion d‘un nouvel état d’esprit de tolérance et de connaissance. Une évolution idéologique et sociologique s’annonce en termes de culture d’une morale d’égalité dans la liberté. Cette société, soucieuse d’agir sur l’âme et l’esprit des hommes, n’a certainement pas pu laisser les encyclopédistes indifférents, leurs vues sur la science, le progrès et l’esprit humain étant finalement très proches.
Dans la deuxième partie de son discours, Ramsay décrit l’origine de la franc-maçonnerie qu’il fait remonter aux croisades et indique que l’on enseigne aux Maîtres de l’Ordre « les vertus surhumaines et divines ». Ces deux idées sont de première importance, car elles vont inspirer largement les hauts grades de ce que l’on va appeler l’Écossisme, hauts grades qui, de 1745 à 1775, foisonneront.
L’homme du XVIIe siècle, qui aspirait à une spiritualité dépassant la moyenne normale, ne pouvait manquer d’être attiré par la méthode maçonnique, et en particulier par la dimension mystique du grade de Maître. C’est là sans doute ce qui explique par la suite le développement des hauts grades.
L’alliance de l’humanisme maçonnique et de la spiritualité maçonnique
Depuis le discours du Chevalier de Ramsay, les composantes de la spiritualité maçonnique ont évolué.
La démarche maçonnique, en ce qu’elle est une recherche de sens, présuppose qu’au-delà de la réalité immédiatement sensible, existe une réalité supérieure, située sur un autre plan, un absolu, un Ordre dont la compréhension n’est sans doute pas à la portée de l’humain. L’aspiration des hommes d’esprit est de prendre conscience de cet Ordre. Cette démarche est celle de la spiritualité maçonnique. Précisons à ce propos que la franc-maçonnerie, tout en luttant contre tout ce qui est dogme, accepte et accueille toutes formes de spiritualité, qu’elle soit croyance en une entité religieuse, spiritualité laïque, théisme, déisme, croyance en une transcendance ou adepte d’une vision immanente de la création, athéisme non stupide. Il suffit que la voie choisie et pratiquée ne soit pas en contradiction avec les principes humanistes de la franc-maçonnerie tels que le respect de l’autre, quelle que soit sa nature et son origine ; la tolérance vis-à-vis des idées et des convictions d’autrui ; la fraternité entre tous les hommes comme valeur et idéal à réaliser.
Cette vision présuppose que l’univers procède d’une unité qui nous est sans doute inaccessible, unité résolvant les contraires et les oppositions qui forment l’apparence des réalités sensibles et des êtres tels qu’ils s’offrent à notre perception première. Par le travail collectif effectué en Loge, nous nous enrichissons les uns les autres en partageant les fruits de nos recherches et en comparant les balises que nous nous donnons dans nos pérégrinations intérieures comme dans celles tournées vers l’extérieur.
Le travail maçonnique ne s’arrête pas à la porte des temples. Il est du devoir du franc-maçon comme du ressort de ses aspirations naturelles d’élargir sans limites cet enrichissement mutuel hors du milieu maçonnique, urbi et orbi pourrait-on dire. Cette ouverture donne la juste dimension de l’idéal humaniste maçonnique qui s’étend à l’humanité toute entière. C’est ce regard, cette écoute, ce respect qui, s’adressant à chaque humain sans exception, constituent la substance de l’humanisme maçonnique.
S’il est une spécificité de l’humanisme maçonnique, c’est cette alliance entre les démarches spirituelles et humanistes.
L’humanisme maçonnique face à la diversité humaine
Il est facile de parler d’humanisme, mais s’il n’est pas converti en action, tout discours à son sujet est vain. Dès l’entrée en Maçonnerie, le rituel maçonnique évoque, sous une forme symbolique, le jeu d’oppositions des contraires précédemment évoqués. Ces oppositions sont celles, de toute nature, qui structurent, animent ou détruisent le monde dans lequel nous vivons : blanc et noir, raison et intuition, masculin et féminin, positif et négatif, bonheur et souffrance, bien et mal, etc.
La nature de l’homme obéit à cette loi des contraires. Il peut être sublime et produire des œuvres admirables, il peut aussi être mauvais et produire destruction et monstruosité. On ne peut espérer en l’humanisme que si l’on est capable de supporter l’horreur humaine.

Quel humanisme dans une fresque humaine qui change ?
L’histoire de la franc-maçonnerie est marquée par les actions et les réalisations de certains francs-maçons ou de la Maçonnerie. En voici quelques exemples : la tolérance, d’origine anglaise, instituée par la création de la première obédience de Londres ; en France, le développement des connaissances par l’aide apportée à la diffusion de l‘Encyclopédie : venant des États-Unis, l’action de Benjamin Franklin dans la défense du droit des peuples à s’administrer eux-mêmes ; en France, l’œuvre d’Adolphe Crémieux dans sa défense des droits de l’homme ; l’influence des milieux maçonniques conduisant à la séparation des Églises et de l’État ; le planning familial accompagné par le Grand Maître Pierre Simon, etc.
Ces exemples sont le fait d’hommes remarquables, mais il existe un autre aspect de l’humanisme maçonnique en action. Chaque franc-maçon s’efforce de faire émerger en soi une conscience plus éclairée, voire transformée. De cette conscience nouvelle émerge une nouvelle perspective d’accomplissement tournée vers l’extérieur. Elle prend la forme d’une œuvre à réaliser à laquelle chacun donnera la réponse qui lui convient.
L’œuvre à réaliser ne se trouve pas dans un activisme quelconque, elle se situe dans le développement et la circulation tant parmi les francs-maçons que les non-maçons des ferments qui suscitent l’éveil, puis la prise de conscience, puis le dégagement d’idées telles qu’elles permettent à ceux qui les reçoivent et les transmettent d’acquérir et de communiquer une appréciation raisonnée et approfondie des lignes de force qui conduisent la destinée humaine.
Mais la fresque humaine change et l’humanisme maçonnique se doit d’être en phase avec ce qui change. Ceci implique que la franc-maçonnerie soit capable d’intégrer à ses références traditionnelles une juste connaissance et appréciation des courants contemporains. Cette adaptation s’inscrit dans la nature même de la tradition maçonnique, laquelle réside dans la capacité d’élever sa pensée en s’adaptant aux réalités de son temps avec le même esprit et le même vouloir que ceux des francs-maçons d’antan dans le temps qui était le leur.
À titre d’exemple, la conception de l’universalisme au siècle des Lumières mérite d’être repensée au XXIe siècle où la diversité des traditions de par le monde ne permet plus d’envisager que tous les peuples se retrouveront facilement sur des valeurs communes. Une cohabitation des différences impose un renouveau du concept d’universalisme.
L’humanisme maçonnique : une boussole pour le monde
En 1979, Albert Chevrillon, Souverain Grand Commandeur du Suprême Conseil de France, développait ce qu’il considérait constituer le fond de l’humanisme maçonnique. Il donnait un nom à cette perspective : « Construire le monde par l’intelligence ». Il concluait ainsi : « Par notre tolérance, par notre amour, par notre travail, par notre vie, nous devons tous ensemble, mes Frères, œuvrer à la construction du monde par le jeu de l’intelligence, c’est-à-dire par l’esprit, car si nous n’accomplissons pas cette tâche, “notre tâche !”, nous verrons ce monde détruit par l’esprit, mais celui du mal. »
En prolongement de ce qui sonne ici comme une maxime, « Construire le monde par l’intelligence », l’humanisme maçonnique peut être considéré comme une boussole pour le monde comme l’évoquait Mireille Delmas-Marty, femme remarquable disparue en février 2022 : « L’anticipation, c’est prendre conscience que la communauté mondiale (…) ne peut pas seulement se construire sur le passé, car il n’y a pas d’histoire commune entre les peuples de la terre. En revanche, il y a un avenir commun. (…) Il nous reste à trouver une troisième voie qui serait au fond la voie d’une responsabilité consciente et qui prendrait les décisions de renoncement à certaines facilités pour continuer ensemble l’aventure humaine, et ça, c’est beaucoup plus difficile. (…) On ne peut pas construire cette communauté future uniquement sur la peur. (…) Nous avons besoin d’une boussole commune. »
Construire le monde par l’intelligence pour en devenir la boussole commune, telle est en fait la spécificité et la perspective de l’humanisme maçonnique. Il faut pour cela qu’il conserve l’esprit de ce qui l’anime et s’adapte aux complexités du monde.
Perennis in mobile, mobilis in mutatu.
Pérenne dans ce qui change, changeant dans ce qui évolue.